mardi 21 novembre 2017

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Notre effort de défense doit être soutenu

par Stéphane Abrial, général de l’armée de l’air, commandant allié pour la transformation (ACT), le Monde

mardi 13 septembre 2011, sélectionné par Spyworld

Le président américain Ronald Reagan déclarait à ses généraux, il y a un quart de siècle, que "la défense n’est pas une question budgétaire : on dépense autant qu’il le faut". La fin justifiait les moyens et les enjeux de la guerre froide étaient tels qu’ils primaient sur la discipline comptable.

Aujourd’hui, un tel discours semblerait impossible à tenir : on ne peut plus dire, comme le général de Gaulle au sujet de l’intendance, que les budgets "suivront". A l’heure où le niveau d’endettement des Etats membres de l’Alliance atlantique s’approche de seuils critiques, leur viabilité budgétaire devient un véritable enjeu stratégique.

Loin de se voir sanctuarisés par la conduite de plusieurs opérations alliées simultanées, les moyens militaires de beaucoup de nos nations sont déjà touchés par les conséquences des efforts budgétaires. Peut-on pour autant prendre diamétralement le contre-pied du président Ronald Reagan et ne financer les programmes de défense qu’a minima, sans prendre en compte la réalité des enjeux de sécurité ? Poser la question, c’est à moitié y répondre.

Certes, le nombre des conflits s’est considérablement réduit, mais, contrairement à ce que pourrait laisser croire un effet d’optique eurocentré, le monde ne se démilitarise pas, bien au contraire. L’augmentation constante, depuis une dizaine d’années, des dépenses militaires à un rythme mondial moyen de 5 % par an montre une planète très éloignée des rêves de paix perpétuelle ou de fin de l’histoire.

Cette évolution est qualitative autant que quantitative : on assiste à l’acquisition par de nombreux acteurs - étatiques et, plus inquiétant, non étatiques - de moyens maritimes, aériens, voire de destruction massive jadis réservés à un club fermé de puissances. Demain, de nouveaux défis de sécurité pourraient apparaître, nourris des progrès dans le cyberespace, la miniaturisation, l’intelligence artificielle ou les biotechnologies.

Lors du sommet de Lisbonne en novembre, les pays de l’OTAN ont déjà clairement indiqué qu’ils refusaient le choix impossible entre la discipline budgétaire et la sécurité de leurs populations. Le signe sans doute le plus visible de cette détermination est la décision de doter l’Europe d’une défense antimissile qui, en complément de l’indispensable dissuasion, préservera à l’avenir le continent d’un éventuel chantage balistique. Et ces pays se sont engagés à continuer à consacrer à la défense un niveau de budget "suffisant", tout en affichant une ferme volonté de réforme afin que chaque euro dépensé le soit à bon escient.

Soyons clairs : cette réforme est cruciale pour que l’Alliance puisse faire face aux surprises stratégiques à venir. L’OTAN peut et doit donc aider ses membres dans leurs efforts de rationalisation.

D’abord en montrant elle-même l’exemple, comme elle le fait en s’engageant dans une diminution d’un tiers des effectifs de sa structure de commandement. Ensuite, en aidant les nations à mettre à profit leur aptitude à travailler ensemble, développée depuis soixante ans par la mise en commun de capacités.

La clef, dans l’avenir, sera de s’appuyer sur la confiance mutuelle pour concilier les impératifs de la solidarité avec ceux de la souveraineté. La solidarité interdit certes aux pays membres de délaisser leur effort de défense - aucune alliance ne pourrait fonctionner si certains pays se comportaient en "passagers clandestins" - mais, surtout, elle ouvre des perspectives de coopération susceptibles d’améliorer considérablement l’efficience de nos armées en proposant une réduction intelligente des coûts sans perte de crédibilité.

L’Alliance s’y emploie comme créateur de synergies, entre ses membres et avec le monde industriel.

L’initiative du secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, sur les approches multinationales va d’ailleurs dans ce sens pour permettre le renforcement des capacités de défense des pays de l’OTAN tout en préservant leurs intérêts nationaux.

Les exemples de réussite abondent, notamment dans le soutien à certains matériels communs. Une autre piste particulièrement prometteuse est celle de la formation : déjà, une quinzaine de "centres d’excellence", pilotés par une nation mais ouverts aux stagiaires de toute l’Alliance et de nombreux pays partenaires, permettent une rationalisation dans des activités aussi diverses que la conduite des opérations aériennes (en France) ou la lutte contre les bombes artisanales (en Espagne). Cette formule peut, j’en suis convaincu, être étendue à de nombreux autres domaines.

Et, pourtant, ces travaux de mutualisation seraient bâtis sur du sable s’ils négligeaient de reconnaître les impératifs de la souveraineté des Etats en matière de défense. L’intervention de l’Alliance en Libye a rappelé que l’OTAN fonctionnait certes sur un consensus politique, mais surtout sur la base du choix souverain de chacun de participer ou non aux opérations.

Selon leur nature, certaines initiatives multinationales ne pourront se faire qu’à la condition d’une très forte convergence stratégique, à l’image de celle qui fonde les accords franco-britanniques de Lancaster House. Et ces convergences seront d’autant plus efficaces qu’elles se conjugueront avec des efforts similaires de l’Union européenne.

La rationalisation de nos outils de défense est urgente. Elle doit se faire avec méthode et sang-froid. L’enjeu - la sécurité et la résilience de nos nations dans ces temps incertains - mérite la mobilisation de tous les acteurs, des Etats aux industriels, sans omettre d’impliquer nos concitoyens.

Y manquer ferait courir le risque de transformer une crise économique et financière en une véritable vulnérabilité en matière de sécurité et de défense. Concilier solidarité et souveraineté, tel sera le défi majeur des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Alliance au sommet de Chicago qui se tiendra en mai 2012.


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