jeudi 24 juillet 2014

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Les nouveaux fronts de la guerre des drones

Laure Mandeville, le Figaro

dimanche 16 octobre 2011, sélectionné par Spyworld

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Le recours accru à ces avions pilotés à distance suscite des interrogations parmi les experts militaires, qui redoutent les effets pervers de cette nouvelle arme.

Tous les matins, après avoir embrassé leur femme et leurs enfants, des dizaines de pilotes américains rejoignent la base de l’US Air Force de Creech, au milieu du désert du Nevada, ou celle de Langley au siège de la CIA, en Virginie, pour y faire la guerre. Installés dans un immeuble hautement sécurisé, ils s’asseyent devant des tableaux de bord avec un équipier, et la main posée sur leur manche de pilotage, partent au combat par drones interposés, contre un ennemi situé à des milliers de kilomètres.

Leurs missions consistent à piloter des opérations de renseignement destinées à faciliter l’action des troupes américaines qui, elles, crapahutent en sol afghan dans la poussière de vallées inhospitalières. Mais certaines consistent aussi à éliminer des cibles humaines et logistiques, situées parfois bien au-delà du théâtre central d’opérations.

L’extraordinaire progrès de la technologie permet notamment aux drones de traquer en direct, seconde après seconde, les « ennemis » de l’Amérique dans les recoins des Zones tribales pakistanaises. Récemment, un avion piloté à distance est également allé débusquer et tuer au Yémen l’imam Anwar al-Awlaqi, un citoyen américano-yéménite, rallié au djihad global contre l’Amérique. En quelques secondes, le missile lâché sur ordre du pilote à distance a atteint sa cible, exactement comme dans un jeu vidéo. Mais on est bien dans la réalité d’une guerre qui tue, même si cela se fait sans prise de risque pour le pilote.

Décapiter al-Qaida

Vers cinq heures du soir, après avoir guerroyé, ce dernier rejoint d’ordinaire son foyer. « C’est parfois dur de passer du terrain de guerre au terrain de foot de mon fils », confiait un pilote de drone au Los Angeles Times, dans un reportage publié en 2010. L’expert de la Brookings Peter Singer affirme que cette distance peut même créer une forme de stress chez ce soldat d’un nouveau type. « Le même sentiment de déconnexion du terrain peut exister chez un pilote de l’air quand il est à très haute altitude », tempère un militaire, qui voit dans les drones « un élément de la panoplie militaire », plutôt qu’une guerre d’un troisième type.

Quand la guerre des drones commence après le 11 Septembre pour aller décapiter al-Qaida, sous la supervision étroite de la centrale de renseignement américaine (CIA), ce programme est enveloppé d’un épais manteau de secret. L’Administration Bush a demandé au responsable de la CIA, Coffer Black, de « sortir les gants de boxe » pour concevoir une bataille de l’ombre (*) visant à traquer Ben Laden sans relâche. Cette guerre secrète deviendra célèbre pour ses prisons clandestines et son usage de la torture. Mais si ces pratiques ont été bannies par l’Administration Obama, l’utilisation des drones, elle, ne cesse de s’étendre.

Ces campagnes d’élimination des « ennemis de l’Amérique » sont même devenues l’élément central de la panoplie antiterroriste du nouveau président. Quelque 5000 drones sont utilisés dans l’armée américaine, notamment par les unités au sol qui les projettent à un ou deux miles de distance pour récupérer des images sur les positions de l’adversaire. 148 drones Predator et Reaper, contrôlés depuis Creech et Langley, servent aussi à monter des opérations d’espionnage et d’élimination beaucoup plus sophistiquées qui s’étendent jusqu’à la Somalie et au Yémen. Alors que le retrait progressif d’Afghanistan décidé par Obama d’ici à 2014 se précise, la bataille des drones, jusqu’ici « complément » de la contre-insurrection, pourrait de plus en plus s’y substituer.

Minimiser les pertes humaines

« C’est une technologie qui a beaucoup d’avenir, car elle minimise les pertes humaines, ainsi que les coûts », note le colonel Cédric Leighton, ancien pilote de l’US Airforce, qui a créé son entreprise de consultant à Washington. Un avis répandu dans l’institution militaire, qui dépense chaque année 25 milliards de dollars pour ce programme. Mais l’engouement actuel pour les drones suscite aussi quelques grincements de dents dans un establishment militaire qui, il y a peu, prônait la contre-insurrection et « la bataille des esprits et des cœurs » en Afghanistan. Pour des raisons de principe, mais aussi parce le mouvement de balancier en faveur de la guerre technologique se traduira en termes de coupes budgétaires pour l’armée de terre.

« Pour certains, l’avenir ressemble plus au film “Transformers” qu’à “Il faut sauver le soldat Ryan” », ironise le secrétaire à l’Armée de terre, John McHugh. Mais « aucun conflit majeur n’a jamais été gagné sans fantassins au sol », met-il en garde.

« Le camp des traditionalistes s’inquiète d’une dérive qui sanctifierait la machine, créant un risque de déconnexion », précise le colonel Leighton. Il souligne toutefois que les « pilotes de drones sont entraînés à mesurer les conséquences de leurs actions ».

« Quand on me dit que c’est comme jouer à la Xbox, cela me met en colère, il y a un vrai processus de décision », confirmait un pilote de drone à Time Magazine en 2009. Les militaires occidentaux soulignent que le même type de prévention a prévalu à la naissance de l’aviation, pendant la Première Guerre mondiale. « Il y a longtemps que la guerre n’est plus un corps à corps », dit l’un d’eux.

Nouvelle génération

Certains experts mettent pourtant en garde contre les ravages de l’usage inconsidéré des drones, notamment au Pakistan. « En lançant ces attaques, créons-nous plus de militants que nous en tuons ? », s’interroge l’ancien analyste de la CIA Robert Grenier, l’un des concepteurs du programme en 2005. « Même si les frappes des drones sont plus précises et donc moins meurtrières, ce n’est pas ce que les gens perçoivent », met en garde Leighton. Lui s’inquiète aussi d’une technologie qui « va plus vite que son contexte institutionnel » et plaide pour « une adaptation urgente du droit de la guerre ». « Les Américains sont pour l’instant les seuls à détenir des drones armés et à les utiliser. Mais il est urgent de définir des règles internationales ou nous serons confrontés aux mêmes problèmes de prolifération qu’avec l’arme nucléaire », dit-il.

Un autre casse-tête se profile avec la nouvelle génération de drones en fabrication. Un article publié sur « AOL Defense », qui décrit des prototypes construits par Boeing, évoque de futurs engins non plus pilotés à distance mais robots autonomes. Qui porterait la responsabilité de leurs actes en cas de bavure ? Le concepteur du programme ? Le commandant de l’opération ? Personne n’ayant de réponse claire, l’armée américaine n’a pas autorisé leur mise en service. « L’avantage, c’est qu’il n’y aurait pas de risque de stress, plaisante un militaire, car les robots n’en ont pas ». En tout cas pas encore.

(*) « Counterstrike », Tom Shanker and Eric Schmidt, 2011


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