mercredi 18 octobre 2017

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Le mystère s’épaissit autour du « Watergrec »

Stéphane Alliès, Le Figaro, avec la presse grecque

vendredi 10 février 2006, sélectionné par Spyworld

Cacophonie gouvernementale, auditions au sein de l’entreprise de téléphonie Vodafone, soupçons autour du rôle des Etats-Unis... La gigantesque affaire d’écoutes illégales en Grèce prend une nouvelle dimension.

Chaque jour, la liste s’allonge davantage. Aujourd’hui, elle ne compterait plus 46 noms, mais plus de 500. Et pas des moindres : l’ancien et l’actuel chef de la police nationale, deux chefs d’état-major, plusieurs responsables des services de renseignements et de lutte anti-terroriste, ainsi que des services de sécurité des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004.

Cafouillage gouvernemental

L’affaire des écoutes illégales en Grèce ne cesse de prendre de l’ampleur, au point de créer un malaise au sein du gouvernement hellène. Le ministre des Affaires étrangères reproche en effet à ses collègues de l’Ordre public et de la Justice d’avoir « indirectement désigné » les Etats-Unis comme le commanditaire des écoutes, en communiquant dès le début de l’affaire la localisation des postes d’écoutes, situés dans l’environnement immédiat de l’ambassade américaine. Soupçonnés d’avoir voulu contrôler un « maillon faible de la lutte anti-terrorisme » à l’approche des premiers JO de l’après 11 septembre, les Etats-Unis font figure de suspects idéaux, les écoutes ayant démarrés deux mois avant lesdits JO. A Athènes, l’ambassade américaine, qui se refuse pour l’instant à tout commentaire, a accueilli mercredi soir le chef de la diplomatie grecque. « L’affaire des écoutes n’a pas été évoquée », assurait le ministre à l’issue du dîner. Une information aussitôt contredite par des sources diplomatiques, citées par les quotidiens Ta Nea et Ethnos, pour qui le but de la rencontre était au contraire « d’écarter les soupçons pesant sur une éventuelle implication des Etats-Unis ».

Face à cette cacophonie gouvernementale, l’opposition socialiste craint un étouffement de l’affaire et réclame régulièrement la démission des ministres en charge du dossier. Selon le leader du Pasok (PS grec), Giorgos Papandréou, la piste américaine ne fait pas de doute. Un sentiment partagé par une majorité croissante de la population. Mais, plus encore que dans la sphère étatique, c’est du côté de l’entreprise de téléphonie Vodafone que les mystères les plus obscurs apparaissent.

Vodafone dans la tourmente

La société, dont le système informatique abritait le logiciel qui a permis de procéder aux écoutes, peine à maintenir sa ligne de défense. Dans un communiqué publié lundi à la presse grecque, elle affirmait ainsi qu’« après avoir repéré un logiciel étranger installé dans le réseau de l’entreprise, capable de procéder à des écoutes téléphoniques, elle [avait] été obligée de désactiver immédiatement le logiciel en question, après avoir sauvegardé des copies, sans pourtant être en mesure de savoir si ce logiciel avait fonctionné, et quand. »

Mais, dès le lendemain, la maison-mère de Vodafone, la société Ericsson, annonçait qu’en réalité, deux logiciels étaient impliqués dans l’affaire, « dont l’un n’appartenant pas à la société et placé illégalement sur le réseau de Vodafone dans des conditions inexpliquées. Son fonctionnement consistait à activer le logiciel régulier tout en effaçant toute trace de son action ».

Ces contradictions entretiennent le flou qui entoure le comportement des dirigeants de Vodafone, qui avait choisi délibérément d’effacer les données enregistrées par le logiciel espion, avant même d’en informer le gouvernement. Depuis, Vodafone a assuré avoir « enregistré et déposé aux autorités judiciaires l’état précis de son réseau » avant la destruction du logiciel.

Jeudi après-midi, Giorgos Koronias, le directeur de Vodafone-Grèce, a été entendu par l’ADAE (l’équivalent hellène de la Cnil). « Toutes les pièces sont désormais dans les mains de la justice », a-t-il déclaré après trois heures d’entretien. Koronias apparaît au fil des jours comme l’un des personnages centraux du scandale.

Au terme d’un document transmis au procureur en charge de l’enquête, il semble que le 4 mars 2005, Koronias ait été le premier informé de la présence du logiciel espion. Trois mois plus tard, il aurait donné l’ordre de le détruire et d’en faire des copies, sans informer les autorités judiciaires et étatiques. Le 10 mars, il signale personnellement l’existence de mouchard au Premier ministre grec.

Un cadavre de plus en plus gênant

Pour Vodafone, l’affaire ne s’arrête pas là. On reparle de la mort mystérieuse - officiellement un suicide - de Kostas Tsalikidis, l’ancien directeur adjoint du département sécurité informatique de la société. Un décès intervenu le 9 mars. Soit la veille de la rencontre entre son président et le Premier ministre. Interrogé par la justice trois heures durant, l’ancien supérieur de Tsalikidis a assuré que celui-ci était« en mesure de savoir si le logiciel illégal était installé ».

Jeudi, le frère du défunt, Panagiotis Tsalikidis, est resté quatre heures et demi dans le bureau du procureur. Il lui a confié un carnet de notes retrouvé dans la maison de son frère. Des notes couvrant la période du 27 janvier au 28 février 2005, évoquant des questions techniques et où serait écrit la formule : « something is wrong » (« quelque chose cloche »), en anglais dans le texte. Par ailleurs, peu avant son décès, le défunt aurait averti sa fiancée que « Vodafone [allait] bientôt fermer », ainsi que de son intention de démissionner de son poste. « Une question de vie ou de mort », selon lui. Les enquêteurs judiciaires examineraient actuellement le dernier e-mail envoyé par Tsalikidis à des collaborateurs de Vodafone, quelques heures avant sa mort.

Plus troublant encore, le 7 mars, soit deux jours avant son suicide, Tsalikidis aurait demandé à sa fiancée de réserver une chambre d’hôtel à Kalabaka, pour le 25 mars, où ils comptaient partir en vacances avec un couple d’amis. Autant d’éléments qui ont poussé la justice a accepter une nouvelle autopsie du corps de Tsalikidis.


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