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Détentions secrètes de la CIA : la justice allemande enquête sur le rôle de Berlin

Antoine Jacob, le Monde

mercredi 22 février 2006, sélectionné par Spyworld

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L’affaire commençait à tomber dans l’oubli, loin des inquiétudes suscitées par la grippe aviaire ou par le report de l’âge du départ à la retraite. Un rebondissement judiciaire dans le dossier Khaled Al-Masri, du nom de cet Allemand d’origine libanaise qui affirme avoir été enlevé par erreur par la CIA américaine, vient néanmoins relancer les interrogations outre-Rhin.

Les autorités allemandes étaient-elles au courant du sort de ce quadragénaire durant les cinq mois de sa détention secrète en Afghanistan ? Que savaient-elles, de manière plus générale, sur les agissements des Etats-Unis dans leur lutte de l’ombre contre le terrorisme islamiste ? Jusqu’à quel point des agents allemands ont-ils assisté les Américains dans diverses missions, notamment dans leur guerre contre l’Irak ?

Autant de questions auxquelles les intéressés paraissent peu pressés de répondre, étant donné leur caractère potentiellement explosif. Le précédent gouvernement, dirigé par le Parti social-démocrate (SPD), avait bâti une partie de sa popularité sur sa dénonciation de la politique de Washington au Proche-Orient et affichait par moments un antiaméricanisme tel que les relations bilatérales en ont pâti durablement. Le fait que le SPD siège dans la nouvelle coalition aux affaires depuis novembre 2005 et que l’actuel ministre des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, était au coeur de l’ancien pouvoir n’en rend le dossier que plus sensible.

La décision du parquet de Munich, prise lundi 20 février, d’ouvrir une enquête visant à vérifier ce que savait le précédent gouvernement de l’enlèvement de M. Al-Masri a relancé les spéculations. C’est la première fois que la justice s’intéresse formellement au comportement des autorités dans cette affaire, devenue un symbole de la politique américaine de transfert vers des prisons secrètes de personnes soupçonnées d’activités terroristes. M. Al-Masri poursuit la CIA en justice aux Etats-Unis.

Selon des indices restés confidentiels, l’ex-gouvernement allemand pourrait avoir été informé par Washington bien plus tôt qu’il ne l’a affirmé. La version officielle veut que ce soit l’ambassadeur américain alors en poste à Berlin, Daniel Coats, qui en ait officiellement avisé, le 31 mai 2004, le ministre de l’intérieur de l’époque, Otto Schily (SPD). La justice tentera aussi de savoir si l’ambassade allemande à Skopje a pu être informée de la détention de M. Al-Masri dès janvier 2004, peu après qu’il eut été arrêté à son entrée en Macédoine, où il se rendait pour des raisons privées.

Musulman ayant obtenu l’asile en Allemagne dans les années 1980, cet ancien vendeur de voitures domicilié à Neu-Ulm, en Bavière, a par ailleurs été confronté à un policier allemand dont il estime "à 90 %" qu’il s’agit d’un homme l’ayant interrogé à trois reprises durant sa détention en Afghanistan. La rencontre a eu lieu lundi, après que M. Al-Masri l’eut reconnu parmi une huitaine d’hommes, a précisé au Monde son avocat, Manfred Gnjidic, confirmant un article du New York Times qui a révélé l’information. Le policier désigné a nié en bloc, tout en montrant "des signes de grande tension", selon l’avocat.

En revanche, les passages dans les prisons américaine de Guantanamo (Cuba) et syrienne de Damas de policiers ou d’agents allemands, pour interroger des détenus allemands de confession musulmane, sont avérés. Ces informations ont été admises, ces derniers mois, de source officielle. De même le gouvernement a-t-il fini par reconnaître que deux agents secrets allemands, présents à Bagdad pendant les bombardements américains de 2003, avaient transmis des informations, via leur centrale, qui ont servi aux opérations militaires américaines.

Ces divers exemples de coopération transatlantique, s’ils n’étonnent pas les milieux du renseignement, ne "collent" pas avec l’image antiaméricaine mise en avant par le SPD et par les Verts durant ces années-là. Ces derniers ont jusqu’à présent refusé de se joindre à deux autres petits partis de l’opposition dans l’intention de créer une commission d’enquête parlementaire visant à tirer ces épisodes au clair.

CHRONOLOGIE

31 DÉCEMBRE 2003. Khaled Al-Masri, citoyen allemand d’origine libanaise, est arrêté à son arrivée à Skopje, en Macédoine, où il se rendait à l’occasion d’un voyage privé.

24 JANVIER 2004. M. Al-Masri est transféré, par un "vol secret" de l’Agence centrale de renseignement (CIA) américaine, de Skopje vers Bagdad (Irak), puis vers Kaboul (Afghanistan), où il est interrogé sur ses liens présumés avec des islamistes.

MAI 2004. Washington décide la libération clandestine du prisonnier, en Albanie, après cinq mois de détention en Afghanistan.

DÉCEMBRE 2004. Khaled Al-Masri accuse, pour la première fois publiquement, la CIA de l’avoir détenu.


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