jeudi 19 octobre 2017

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Les premières leçons du procès des écoutes de l’Elysée

Marie-Amélie Lombard-Latune, Le Figaro

mardi 25 janvier 2005, sélectionné par Spyworld

Trois après-midi par semaine depuis la mi-novembre, le tribunal correctionnel de Paris plonge dans les années Mitterrand. On y juge un dossier déjà abondamment décortiqué, celui des écoutes de l’Élysée. On y apprend pourtant énormément sur les coulisses obscures du premier septennat socialiste. Vingt ans après les faits, le temps écoulé délie les langues des protagonistes sans gommer toutes les arrière-pensées.

En 1981, l’arrivée au pouvoir des socialistes bouscule les habitudes au sommet de l’État. François Mitterrand se méfie de la fonction publique, doute de la loyauté républicaine de la police. En outre, il est confronté en 1982 à une vague d’attentats meurtriers. La solution ? La création d’une équipe hybride - la cellule antiterroriste confiée au commandant Christian Prouteau - qui n’a de comptes à rendre qu’au président et agit hors des circuits balisés de l’administration. Le résultat ? Un désastre, selon le journaliste Georges Marion, témoin au procès.

Face au défi terroriste, les gendarmes de l’Élysée, avides de succès immédiats, se seraient comportés comme « des Pieds nickelés ». « Toute l’habileté du président était de ne pas donner d’ordre mais de laisser entendre... au cas où cela tournerait mal, a suggéré le journaliste. Il y avait des décodeurs du texte sacré. Gilles Ménage (alors directeur de cabinet du président) était l’un de ces décodeurs ». Malgré une première bavure - l’affaire des Irlandais de Vincennes - aucun garde-fou ne va limiter les dégâts. En quatre ans, les écoutes pratiquées vont violer l’intimité de quelque 150 personnes et, par ricochet, de plusieurs milliers de leurs interlocuteurs.

Alors ministre de l’Intérieur, Pierre Joxe a affirmé au tribunal s’être opposé en vain à ces dérives : « J’avais dit au président : « Vous ne devriez pas conserver ce système bâtard, tordu. » (...) Car, un service de renseignements, s’il n’est pas contrôlé, peut mal tourner. »

Excepté Gilles Ménage, qui s’acharne à défendre l’Élysée et son patron, rares sont les voix où ne pointent pas l’amertume. Celle de Christian Prouteau, d’abord, qui se décrit en soldat trahi par les politiques : « Tout le monde nous a lâchés en haut de la colline et c’est encore le cas aujourd’hui parmi ceux qui ont eu un rôle éminent. » Parmi les parties civiles, Me Antoine Comte, avocat des Irlandais de Vincennes, engagé à l’extrême gauche dans sa jeunesse, ému pour dire son « écoeurement » face à ces « pratiques dictatoriales ». Tout comme le journaliste du Monde, Edwy Plenel, venu du trotskisme, qu’on imaginait blindé face aux manoeuvres du pouvoir.

Chez les politiques, deux attitudes se dessinent. Celle de Pierre Mauroy, par exemple, expliquant avec franchise son impuissance de premier ministre : « Il y a une hiérarchie dans la République. Lorsque l’ordre venait de l’Élysée, on était obligés d’accepter. » Et celle de Paul Quilès, ministre de la Défense à l’époque, ou de Laurent Fabius, à Matignon de 1984 à 1986, qui affirment n’avoir quasiment rien su des écoutes, absorbés qu’ils étaient par l’ampleur de leur tâche... Une autre façon de prendre le sujet avec des pincettes est de renvoyer la responsabilité aux morts. Ils sont nombreux dans le dossier. François Mitterrand n’est plus là pour répondre. Il aurait, dit-on, ordonné de placer sur écoutes Plenel ou le polémiste Jean-Edern Hallier et exigé d’être destinataire des enregistrements « les plus intéressants ». Les noms d’autres disparus - le ministre Charles Hernu, le conseiller du président, François de Grossouvre - sont encore facilement prononcés pour éluder les questions gênantes.

Quelques débats de fond donnent lieu à des échanges passionnants. Le risque que prend une démocratie à donner du pouvoir à un électron libre est un thème récurrent. D’autant que la cellule s’était employée à habiller ses pratiques d’une légitimité administrative. Des formulaires d’« interceptions » étaient remplis, les ministres signaient, les tampons étaient apposés... Et personne ne s’en offusquait. Un général a ainsi justifié son absence de contrôle sur les écoutes : « Je n’avais pas mauvaise conscience, je me sentais couvert par le ministre. » Et que penser de cette remarque benoîte du général Charroy, prévenu au procès en tant qu’ancien patron du GIC, centre opérationnel des écoutes, pour relativiser son manque de vigilance : « Vous savez, en l’espace de seize ans (à la tête du GIC), j’ai écouté 50 000 personnes ! »

Un soir, en fin d’audience, la discussion a porté sur la notion d’ordre manifestement illégal et le devoir de désobéissance du fonctionnaire. Par simple plaisir dialectique.


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