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La DGA veut faire avancer d’un même pas recherche militaire et recherche civile

Annie Kahn et Laurent Zecchini, le Monde

mercredi 1er mars 2006, sélectionné par Spyworld

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Recherche militaire et recherche civile évoluaient jusque récemment dans des mondes distincts. Au sein de la délégation générale pour l’armement (DGA), la recherche est orientée à partir des besoins opérationnels des armées. Cela fait une sérieuse différence avec la recherche civile où l’Etat, qui est financier et animateur d’actions de recherche en amont, ne bénéficie pas forcément des résultats.

La recherche de défense, elle, est tournée vers des applications qui sont notamment industrielles. Ainsi, une part d’environ 40 % du budget de la DGA est consacrée à la réalisation de "démonstrateurs technologiques", comme le démonstrateur de drones Neuron, qui a été récemment présenté au Salon du Bourget. Une autre part porte sur les "études systèmes" et sur les "études architecture".

Mais l’heure est désormais au rapprochement entre chercheurs civils et militaires. Une Mission pour la recherche et l’innovation scientifique (MRIS) a été créée à cet effet, en février 2005, au sein de la DGA. Son chef, Pierre Guillon, conseiller scientifique du délégué général pour l’armement François Lureau, est lui-même issu de l’Université. Il était directeur adjoint de deux départements du CNRS, celui des sciences pour l’ingénieur et celui des sciences et techniques de l’information, avant d’être nommé à la DGA.

Le soutien à l’innovation est déjà l’une des missions de la DGA, prenant la forme du financement de projets par le biais des études amont, ou via un partenariat avec l’Anvar (Agence nationale de valorisation de la recherche) qui a été noué en 2002.

Globalement, le budget de la défense pour 2005 prévoit 550 millions d’euros pour les études amont, ce montant devant atteindre 700 millions d’euros en 2008. Sur ce budget, la DGA s’est fixé pour objectif de financer 45 millions d’euros en direct pour les PME sur ses études amont, et elle aura financé en 2005 près de 40 projets en liaison avec l’Anvar. Ce choix résulte du constat selon lequel les PME et les PMI sont essentielles au tissu industriel de défense.

Le ministère de la défense demeure l’un des grands donneurs d’ordres pour l’industrie. En 2004, la DGA a passé des commandes, pour l’équipement des armées, pour un montant de 9,9 milliards d’euros. Et les paiements à l’industrie ont représenté 7,8 milliards d’euros. Les contrats passés par la DGA représentent plus de 70 % de l’activité de l’industrie d’armement, qui emploie 170 000 personnes, soit environ 4 % de l’emploi industriel en France.

Il reste que la méconnaissance mutuelle, qui est en général la règle entre les deux sphères - civile et militaire -, est un maillon faible de la France, à l’heure où elle cherche à relancer sa politique d’innovation.

Aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, les universités travaillent couramment pour le ministère de la défense ou pour des entreprises de ce secteur. Cette lacune avait déjà été notée par Jean-Jacques Gagnepain, le prédécesseur de M. Guillon au poste de conseiller scientifique, désormais directeur de la technologie au ministère de la recherche. Mais le virage fut long à prendre.

M. Guillon semble vouloir mettre tout le monde au même pas. "Nous voulons relancer la recherche de base et la "recherche et technologie" -R & T, une définition militaire de la recherche et développement- , leur assurer plus de cohérence et les ouvrir vers l’extérieur", explique-t-il. Il rendra public, en septembre, un premier rapport intitulé "Politique et objectifs scientifiques", qui fixera précisément les modes d’actions et les secteurs dans lesquels la DGA souhaite mener et financer des recherches.

Ce "document de travail" est destiné à tous les services de la DGA concernés par la recherche. Et en particulier aux équipes de recherche des grandes écoles sous tutelle : Polytechnique, l’Ecole nationale supérieure de techniques avancées (Ensta), l’Ecole nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace (Ensae) ou l’Ecole d’ingénieurs des techniques d’armements de Brest (Ensieta).

"Leurs programmes de recherche devront être calés sur ce programme scientifique" , explique M. Guillon. Il en sera de même pour les bourses de thèse accordées par la DGA (environ 130 par an), ainsi que pour les bourses de postdoctorants (une vingtaine par an). Idem également pour la recherche des organismes sous tutelle, comme l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (Onera).

La DGA a été associée à la mise en place de l’Agence nationale de la recherche (ANR) : "On a fourni beaucoup d’experts, qui ont participé à la définition des programmes et aux choix des propositions" , explique M. Guillon. Elle entend participer à l’Agence de l’innovation industrielle (AII), dont la création a été confiée par l’Etat à Jean-Louis Beffa, le PDG de Saint-Gobain. Une ouverture revendiquée en direction des "équipes de recherche d’entreprises et en particulier celles des PME innovantes" , affirme M. Guillon.

Les grands thèmes de recherche ont été identifiés. Pour l’instant, ils couvrent un spectre large : informatique et mathématiques appliquées, optique, chimie et matériaux, mécanique des fluides et des solides, micro-électronique, ondes, biologie et facteurs humains. Les projets seront sélectionnés, soit à la suite des appels à candidatures, soit sur proposition spontanée des laboratoires. "On s’engage à traiter les dossiers d’un montant inférieur à 300 000 euros en moins de six mois" , promet M. Guillon.

Cette évolution est bien accueillie par les industriels du secteur, même si la coopération entre laboratoires publics et entreprises de la défense ne va pas de soi. "Ce n’est pas simple, car nous ne sommes pas habitués à travailler ensemble" , explique Jean-Paul Genest, président du groupe R & T du Conseil des industries de défense françaises (Cidef) et directeur technique du fabricant européen de missiles MBDA. Cette société, filiale commune au groupe franco-allemand EADS, au britannique BAE Systems et à l’italien Finmeccanica, a de très bons contacts avec les universités britanniques. Mais il n’a, pour l’instant, pas réussi à faire de même en France.

Si la DGA affirme travailler en vue de "favoriser la constitution d’une base industrielle et technologique cohérente au niveau européen" , on chercherait en vain, dans les récents documents publiés par elle, à propos des pôles de compétitivité ou de la politique industrielle de la défense, la moindre référence à l’Agence européenne de défense, dirigée par le Britannique Nick Whitney.

Un exemple, parmi d’autres, qui montre que le réflexe consistant à rechercher, au niveau européen, des synergies industrielles de défense, y compris dans le domaine de l’innovation et de la recherche, n’existe pas encore en France.


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