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Les "sources anonymes" sèment la zizanie entre George Bush et la presse américaine

Alain Salles, le Monde

dimanche 12 mars 2006, sélectionné par Spyworld

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La presse et le gouvernement américains traquent, chacun de son côté, les "sources anonymes" (anonymous sources) d’information. Mais pas pour les mêmes raisons, ni avec les mêmes moyens. Les journaux essaient de fixer des règles d’usage de ces sources, dont ils ont parfois abusé depuis les années 1970. Le ministère de la justice, lui, a ouvert une enquête pour établir qui, au sein du gouvernement, a parlé aux journalistes de deux des principaux scandales révélés par la presse américaine ces derniers mois : l’existence de prisons secrètes de la CIA, révélée par le Washington Post, et le vaste programme d’écoutes électroniques mis en place, sans mandat de justice, par l’Agence de sécurité nationale NSA, scoop sorti par le New York Times.

Ces deux scandales n’auraient sans doute jamais été révélés si des informateurs anonymes, choqués par les pratiques du gouvernement et le secret qui les entoure, n’avaient décidé de tirer le signal d’alarme en s’adressant directement à des journalistes. Le président George W. Bush a qualifié le dévoilement des informations sur les écoutes d’"acte honteux" et chargé le gouvernement de rechercher activement l’origine de ces fuites.

Depuis l’affaire du Watergate, en 1972, les sources anonymes font partie de la mythologie du journalisme américain. "Après le Watergate, les sources anonymes n’ont plus été considérées comme des sources faibles, mais comme des sources plus profondes et plus efficaces que les sources officielles", explique Tom Rosenstiel, directeur du Comité pour l’excellence dans le journalisme, basé à Washington. Cet usage est devenu excessif, selon lui. Car "les officiels du gouvernement se sont vite rendu compte que les sources anonymes paraissaient plus sincères et ils ont su en tirer les avantages".

L’anonymat, les propos off the record font aujourd’hui partie de l’arsenal de communication des gouvernements ou des entreprises. Avec parfois des dérapages spectaculaires. Ainsi, si le gouvernement Bush est l’un des plus hostiles à la presse depuis Richard Nixon, certains de ses conseillers n’ont pas hésité à jouer les sources anonymes pour dévoiler l’identité d’un agent secret, Valerie Plame, femme de l’ambassadeur Joseph Wilson, qui avait parmi les premiers mis en doute l’existence d’armes de destruction massive en Irak.

Un dévoilement formellement proscrit par la loi américaine, qui a conduit à l’inculpation et à la démission de Lewis Libby, directeur du cabinet du vice-président Dick Cheney. Et qui a mené l’ancienne journaliste du New York Times Judith Miller en prison pour avoir choisi de protéger sa source. Son journal avait multiplié les éditoriaux pour la défendre et demander une loi fédérale pour la protection des sources.

Mais le combat pour la liberté de la presse s’est transformé, à sa sortie de prison, en Bérézina pour Judith Miller, devenue le symbole de la proximité des journalistes avec leurs sources anonymes. Bob Woodward, le légendaire journaliste qui avait révélé, avec Carl Bernstein, le scandale du Watergate, a été à son tour éclaboussé par la polémique. "Monsieur Source anonyme", comme l’a appelé la médiatrice du Washington Post, avait bénéficié des mêmes fuites que Mme Miller, mais avait "omis" d’en parler à son journal, tout en minimisant le scandale dans des interventions publiques.

Depuis les années 1970, les tribunaux hésitaient à prendre des mesures trop directes à l’égard des journalistes qui protègent leurs sources. Les temps ont changé. Plusieurs journalistes ont, récemment, été sommés par la justice de donner leurs sources dans le cadre de procès civils.

"Les mises en demeure arrivent dans une période où le statut légal des reporters est incertain, écrit Jeffrey Toobin dans le New Yorker du 16 janvier. L’estime publique pour les médias est faible, et ni le Congrès, ni les tribunaux ne sont enclins à accorder une protection spéciale pour les journalistes." Des sites Internet et des blogs, comme Slate ou Newsobserver.com, qui traquent les pratiques des grands médias, ont pris pour cible ce qu’ils appellent les anonymice (les "souris anonymes", jeu de mots sur le pluriel de anonymous), qui prolifèrent et "rongent" la crédibilité des journaux.

Dans cet environnement plus hostile, les journaux ont fixé des règles dans l’utilisation des sources anonymes, qui "peuvent être à la fois une bénédiction et une malédiction pour le journalisme - et les lecteurs", écrit le médiateur du New York Times, Byron Calame. Un nombre croissant de journaux expliquent à leurs lecteurs pourquoi ils accordent l’anonymat à leurs informateurs. Le grand quotidien new-yorkais a de plus en plus recours à la formule, "M. X..., auquel nous avons accordé l’anonymat", plutôt que le traditionnel : "M. X..., qui préfère garder l’anonymat".

L’idée est de montrer que c’est le journaliste qui prend la décision en raison de la valeur de l’information apportée par la source. "Cela devrait être la règle", souligne Tom Rosenstiel. Mais ces précisions ne règlent pas tout. Le New York Times, encore lui, s’est fait épingler par la Columbia Journalism Review, en décembre, pour avoir consacré un article aux vacances des familles riches de Manhattan, qui ont demandé l’anonymat "parce qu’elles ne voulaient pas s’exposer à l’envie ou au ridicule en raison de leurs vies somptueuses".


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