mercredi 18 octobre 2017

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Les patrons se méfient du patriotisme économique

Annie Kahn avec le service économie & entreprises, le Monde

mardi 14 mars 2006, sélectionné par Spyworld

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On peut être patriote et favorable au libre-échange. Les interventions de l’Etat français pour "sauver" Arcelor et Suez de prédateurs respectivement anglo-indien et italien, au nom du "patriotisme économique", irritent le patronat français.

"On sous-entend que les entrepreneurs ne sont pas des patriotes, qu’ils sont vendus à la mondialisation", s’insurge Geoffroy Roux de Bézieux, le président de l’association Croissance Plus. " Quand on reste en France pour créer son entreprise plutôt que d’aller en Suisse ou en Belgique, c’est certes pour gagner de l’argent, mais aussi parce que l’on aime son pays", ajoute-t-il.

Les patrons sont globalement hostiles à la création d’une nouvelle "ligne Maginot". Nombre d’entre eux acquièrent des entreprises étrangères et il leur paraît impensable que la réciproque ne puisse être possible.

Mais l’actualité de ces derniers mois leur a montré que le protectionnisme sévit partout, de Washington à Pékin, en passant par Madrid et Paris.

Ainsi Michel Landel, directeur général de Sodexho Alliance, dit " comprendre, en tant que citoyen, la réaction du gouvernement français, d’autant (qu’il a eu) une expérience américaine". "Le patriotisme économique, ajoute-t-il, est devenu un concept mondial que l’on retrouve aussi bien aux Etats-Unis, en Chine ou chez nos voisins européens. Mais dans un monde de plus en plus global, le patriotisme économique ne peut être érigé comme rempart à la mondialisation."

La plupart des dirigeants ont des jugements nuancés. C’est le cas, par exemple, de Jacques Veyrat, le PDG du groupe Neuf Cegetel : "Il est acceptable que l’Etat ait quelques sociétés stratégiques, pour lesquelles il fait clairement savoir son choix en amont d’interdire une prise de contrôle étrangère. Mais, en tout état de cause, leur nombre doit être restreint."

Pour Pierre Nanterme, le président de la commission économie du Medef, "il faut que les entreprises françaises puissent se défendre avec les mêmes moyens que l’attaquant". "On est favorable à des mesures assurant équilibre et réciprocité dans les opérations internationales, explique-t-il. A ce titre, l’introduction dans le projet de loi sur les OPA d’un article permettant aux entreprises d’émettre des bons de souscription d’actions (BSA) (pour augmenter la valeur de l’entreprise et ainsi augmenter le coût pour l’acquéreur) nous convient."

Ensuite, ajoute M. Nanterme, " la décision revient aux actionnaires. Le fait que l’Etat, actionnaire de Gaz de France, intervienne, comme "chevalier blanc" pour aider Suez à contrer une OPA hostile, relève donc de la logique des affaires. Mais il aurait fallu que l’opération soit présentée par les chefs d’entreprise aux actionnaires et qu’ensuite ces derniers l’approuvent. La forte présence de l’Etat pour annoncer le projet Suez-GDF était choquante. C’est une grave erreur de communication."

"Dans l’autre affaire en cours, celle de l’OPA lancée par Mittal sur Arcelor, l’Etat n’a pas à intervenir, estime M. Nanterme. La meilleure défense est d’accroître la valeur de l’entreprise cible, ce que fait Arcelor avec talent, et non d’imposer une réglementation qui tordrait la concurrence."

Certains s’en sortent par le haut en privilégiant l’intégration européenne tout en préservant les identités nationales. Selon Leo van Wijk, président du directoire de KLM, qui a fusionné avec Air France en 2004, les deux compagnies pouvaient "essayer de survivre en privilégiant le nationalisme ou créer un champion européen". "Notre alliance est un excellent exemple de création réussie d’un champion européen, ajoute-t-il, sans repli sur le nationalisme ou le patriotisme économique."

José Luis Duran, président (espagnol) du directoire de Carrefour, est, lui, convaincu : "L’exécution de notre stratégie et les résultats qui en découlent constituent la meilleure protection possible de nos intérêts."

En revanche les patrons sont favorables à ce qui pourrait aider un patriotisme offensif. "Le patriotisme économique, c’est créer les conditions pour que des entreprises à fort ancrage français soient des champions sur la scène internationale. Le gouvernement est tout à fait dans son rôle lorsqu’il s’en préoccupe", estime Patrick Kron, PDG d’Alstom.

M. Nanterme est sur la même longueur d’onde : "Il faut favoriser l’innovation et l’internationalisation et baisser les charges qui pèsent sur l’appareil productif."

Martin Bouygues, lui, va encore plus loin : " On a détruit un capitalisme avec enthousiasme depuis cinquante ans dans ce pays, droite et gauche confondues. On en découvre aujourd’hui les inconvénients et ce ne sont que les prémices", déclarait ainsi, le 1er mars, le PDG du groupe de BTP et de communication lors de la présentation de ses résultats à la presse. M. Roux de Bézieux, de son côté, propose que, "plutôt que de s’acharner à défendre les entreprises françaises contre des OPA, on se bagarre pour que naissent de futurs Microsoft, Google, ou eBay".


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