dimanche 22 octobre 2017

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Avec les flics de l’ombre

Eric Pelletier, Romain Rosso, L’Express

lundi 27 mars 2006, sélectionné par Spyworld

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Ils font partie des Renseignements généraux. 120 policiers qui ont pour mission de combattre le terrorisme. Avec des moyens exceptionnels et les matériels les plus sophistiqués, la Section nationale de recherches opérationnelles est chargée de repérer les activistes. Un service très spécial que L’Express a pu suivre pendant six mois dans la surveillance des réseaux islamistes

Derrière une lourde porte blindée, au détour d’un dédale de couloirs biscornus, s’ouvre l’un des univers les plus confidentiels du ministère de l’Intérieur. Un monde fermé, soumis à la règle du secret-défense. Les hommes et les femmes qui composent la Section nationale de recherches opérationnelles (SNRO) sont les yeux et les oreilles de la Direction centrale des renseignements généraux dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, basque, corse et islamiste.

Reporatge photo

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Pendant près de six mois, L’Express a pu suivre - y compris dans les missions les plus sensibles - le travail de ces 120 fonctionnaires chargés de détecter et de surveiller les filières du djihad. Les attentats aveugles de Madrid, en mars 2004 (191 morts), et de Londres, en juillet 2005 (56 morts, dont les kamikazes), ont montré l’impérieuse nécessité de déceler les réseaux dormants avant qu’ils ne passent à l’action.

Les surveillances de la SNRO peuvent durer des semaines, voire des années, comme lors de l’enquête menée sur Safé Bourada. Cet islamiste, condamné dans le cadre des attentats de 1995, était suivi depuis sa sortie de prison, en 2003. Pendant deux ans, à Evreux (Eure), ces policiers de l’ombre ont vécu à son rythme, épousant ses habitudes, apprenant à reconnaître les intonations de sa voix au téléphone, lors de ses déplacements en Egypte. Ils ont filmé et photographié le groupe qu’il était soupçonné de constituer au pied d’une cité de Trappes (Yvelines). Les informations alarmistes recueillies au cours des mois ont conduit la police à lancer un coup de filet spectaculaire, le 26 septembre 2005. D’autres individus ont été depuis identifiés par la section « étrangers et minorités » des RG, qui surveille les lieux de culte et qui a transmis ses informations à la SNRO.

Ce matin-là, à l’aéroport militaire de Villacoublay (Yvelines), une petite équipe se retrouve sur le tarmac. Du matériel sensible doit être transféré par avion spécial pour une mission en province : une caméra miniaturisée, de la taille d’un pouce, doit être posée, la nuit suivante, devant un appartement. Dans les bagages, on trouve également des optiques capables de saisir l’image d’un visage à plus de 1 kilomètre de distance ! Le dispositif se met en place, entre chien et loup. Pas question d’être surpris par une voisine, un gardien d’immeuble, encore moins par une patrouille de gendarmerie ou de policiers en tenue. Mieux vaut parfois inventer un mensonge crédible que d’être obligé d’exhiber sa carte professionnelle... Pour l’équipe de planque, tout se passe sans incident, excepté la visite inopportune d’une colonie de rats... Les images, numériques et cryptées, sont transmises par satellite directement au ministère de l’Intérieur. L’angle de prise de vue de la caméra peut même être modifié à distance. Ces clichés sont ensuite disséqués par la mémoire du service : l’unité d’analyse opérationnelle.

Ailleurs, à Paris, dans les sous-sols d’un ancien commissariat, ceux que l’on surnomme « les bidouilleurs » préparent une autre mission. Ce groupe technique fournit le matériel pour les quatre équipes qui se relaient sur le terrain. Sous des mètres de béton, les anciennes geôles de garde à vue servent d’entrepôt à un étonnant bric-à-brac, qui relève à la fois de l’atelier d’un bricoleur du dimanche et du laboratoire de Mister Q, le savant de James Bond. Il contient toutes sortes d’objets hétéroclites (accessoires de bureau, mobilier urbain, etc.) susceptibles d’accueillir une caméra high-tech. Une technologie coûteuse. Le budget de la SNRO, mystère bien gardé, fait des envieux dans les services plus traditionnels. La direction des RG assume : le recentrage des missions vers des activités opérationnelles, et en particulier dans la lutte contre l’islamisme radical, est une priorité du ministre de l’Intérieur.

« La technologie a beau devenir de plus en plus perfectionnée, elle ne remplacera jamais l’œil humain », souligne le commissaire divisionnaire Jean-Marc Luca, le patron de la section. Issus de tous les services de police, ses fonctionnaires ne ressemblent pas aux agents secrets du cinéma. Il n’y a d’ailleurs pas de profil type pour entrer à la SNRO. « Plus on sera divers, mieux on s’adaptera aux situations nouvelles et inattendues », poursuit Luca. Le service recrute aussi bien des femmes que des hommes, des Français de souche que, de plus en plus, des jeunes d’origine maghrébine.

L’agent doit se fondre dans le paysage, quel qu’il soit : village basque, montagne corse, banlieue de la Seine-Saint-Denis. L’une des ficelles des filatures : regarder les mains du suspect plutôt que croiser son regard et risquer de trahir une émotion. Faux touristes, pseudo-turfistes ou couple imaginaire : la panoplie des policiers est plutôt éclectique. Dans les bureaux du ministère, une armoire renferme toutes ces précieuses « tenues de camouflage urbain ». Lors d’une filature, le « suiveur » doit disposer au minimum de chaussures silencieuses, d’un plan de ville, d’un stylo, d’un Dictaphone, d’une carte de téléphone, de petite monnaie, d’un ticket de métro et d’un émetteur vocal, baptisé « discret », caché dans la manche. « Quand on donne une information à la radio, ça doit être aussi sec qu’un clic-clac de culasse », insiste Pierre, formateur à la SNRO. Toutes les nouvelles recrues intègrent ces astuces au cours de stages organisés dans une ville qui n’existe nulle part. Du moins officiellement. Inutile, en effet, de rechercher « X ville » sur une carte : elle a été entièrement reconstituée pour les besoins d’entraînement de la Direction générale de la Police nationale.

Des exercices de tir et de combat sont également au programme, mais ils visent plutôt à sortir d’une mauvaise passe, en cas d’extrême urgence. Car l’objectif du service est non pas d’interpeller les individus potentiellement dangereux - sauf, bien sûr, s’ils s’apprêtent à passer à l’action - mais de les surveiller. Les enquêteurs apprennent aussi à se méfier des islamistes qui, comme eux, sont devenus des spécialistes de la dissimulation. Tel cet activiste revenu aminci et rasé d’un séjour en Afghanistan, alors qu’il avait été photographié en France barbu et bien en chair.

Au nom de la lutte contre le terrorisme, les policiers disposent de pouvoirs élargis : sonorisation, images enregistrées à l’insu de leurs objectifs. Les avocats dénoncent régulièrement l’ « opacité » de ces dossiers de renseignement. « Ce que l’on fait est entièrement légal, même si nos informations ne sont pas toutes exploitables sur le plan judiciaire, assure un enquêteur. Notre boulot ? Transmettre un rapport bien ficelé aux services de police judiciaire, comme la Division nationale antiterroriste. On les conduit jusqu’à la porte du suspect. Notre travail s’arrête lorsqu’elle vole en éclats. Ensuite, on disparaît. » Dans l’ombre.


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