dimanche 22 octobre 2017

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Écoutes : le fantôme de Jean-Edern Hallier hante le prétoire

Marie-Amélie Lombard-Latune, Le Figaro

mardi 1er février 2005, sélectionné par Spyworld

Les écoutes concernant Jean-Edern Hallier ont commencé à être examinées hier par le tribunal correctionnel. La famille de l’écrivain polémiste est venue témoigner.

Cette audience brouillonne aurait plu à Jean-Edern Hallier. On l’imagine volontiers savourant les invectives, participant à la polémique, ravi de cette agitation qu’il provoque. Hier, son fantôme aurait pu pousser les lourdes portes en bois du tribunal qui grincent bruyamment. Personne n’eut été surpris de découvrir la silhouette familière précédée d’une canne blanche et de son halo sulfureux.

Le trublion des années Mitterrand, mort à Deauville en janvier 1997, un an après le président de la République, fut l’une des cibles principales de la cellule de l’Elysée. Au nombre de fiches d’écoutes (plus de 600), il arrive à égalité avec le journaliste Edwy Plenel. Au point qu’il fallut lui trouver divers noms de code : Fabulateur, Kidnapping, ou plus simplement Kid. A l’époque, il ne se passait pas une semaine sans que l’écrivain fasse sa publicité. Il suffit d’écouter le président Kross rappeler sa biographie mouvementée. En 1982, il « disparaît » après avoir dîné à la Closerie des Lilas, prétendument enlevé par les mystérieuses « Brigades révolutionnaires françaises ». Plus tard, l’appartement de Régis Debray est plastiqué, attentat qu’il revendique au cours d’une émission d’Apostrophes. L’agitateur entame encore une « grève de la vue », foulard sur les yeux, devant l’Elysée en 1983. Quand il ne se déguise pas en Bourgeois de Calais, robe de bure et corde au cou, brûlant son pamphlet L’Honneur perdu de François Mitterrand devant le palais présidentiel.

Voilà pour l’amuseur public. L’homme privé, maintenant, décrit par sa femme, Marie-Christine Capelle-Hallier, qui en 1991 divorça « à regret », confie-t-elle au tribunal. « Une affection profonde le liait à François Mitterrand, qu’il avait soutenu lors de l’élection. Il pensait que le président lui attribuerait un secrétariat d’Etat, peut-être pas le ministère de la Culture mais quelque chose. La déception s’est transformée en souffrance parce que M. Mitterrand le lâchait. Il y avait entre eux une sorte de mimétisme : l’enlèvement et l’Observatoire, l’enfant naturel que Jean-Edern avait aussi, le cancer dont il souffrit... » A la barre sont évoquées pêle-mêle ces années chaotiques où l’écrivain se sentait épié, traqué, lorsque des coups de fil anonymes parvenaient à son appartement de la place des Vosges. Quand un administrateur du journal Le Monde, Jacques Sauvageot, se transformait en M. Bons-Offices. « Il me disait : « Si Jean-Edern ne révèle pas l’existence de Mazarine, on lui donnera la Villa Médicis à Rome. » Ou encore : « Il faut le convaincre de ne pas faire paraître son pamphlet, sinon tu le retrouveras dans un fossé. »

Ces menaces à peine voilées inquiétaient tant son épouse, alors avocate, qu’elle s’en ouvrit au bâtonnier pour lui demander que le téléphone familial soit placé sur table d’écoutes. Sans se douter que ses désirs étaient déjà exaucés...

Une époque baroque resurgit. Empêtré dans ses démêlés avec le fisc, Hallier joue les maîtres chanteurs. Arc-bouté à l’idée de faire reparaître son journal L’Idiot international afin d’y publier quelques secrets du septennat, le perturbateur serait pourtant prêt à échanger son silence contre un fromage de la République. Le tout dans une ambiance tragi-comique. « Je luttais contre les saisies. On nous avait mis sur la paille mais on n’avait pas le grain », sourit la dame, amusée par sa référence à l’oeuvre mitterrandienne. Pendant ce temps, son mari tournait un clip pour la RATP ou une publicité pour une marque de sous-vêtements.

Leur fils, Frédéric, avait à peine 5 ans mais se souvient du téléphone « qui sonnait dès 6 heures du matin à la maison ». Le jeune homme, qui n’a guère manqué une audience, sage sur son banc de la partie civile, parle maintenant à toute allure de ce père qui voulait être « Hugo et Chateaubriand à la fois ». S’égare sur quelque terrain scabreux qui oblige le président à le faire gentiment taire. L’hérédité est parfois mauvaise conseillère.

Vient maintenant le tour du frère. D’apparence, Laurent Hallier est l’opposé de Jean-Edern. L’allure stricte, la parole mesurée, il a fait Saint-Cyr avant d’exercer dans la presse et la publicité. Dans le tandem pourtant très soudé, lui jouait le rôle du modérateur et du conseiller financier. C’est une autre lecture des écoutes qu’il livre au tribunal. Beaucoup plus grave dans tous les sens du terme. Certes, il y avait au nombre des rodomontades la menace de révéler l’existence de Mazarine. Mais « Jean-Edern parlait aussi du passé d’extrême droite, de l’avant-guerre de François Mitterrand, de sa sympathie pour la Cagoule, de son amitié avec Bousquet ». De quoi, estime Laurent Hallier, ébranler sérieusement le mythe et compromettre définitivement la réélection de 1988.

L’ancien officier ne minimise pas pour autant l’ambiguïté du personnage fraternel : « En fait, sa relation avec le président s’est beaucoup dégradée parce qu’ils ne se voyaient plus alors qu’ils avaient beaucoup d’amis communs. Jean-Edern, qui avait un fort besoin de reconnaissance, en a nourri de l’amertume et s’est mis à écrire. Il aurait pourtant suffi qu’ils passent un après-midi ensemble... »

La cellule de l’Elysée, dans tout cela ? Elle espionnait alors que le polémiste avait table ouverte tous les soirs et tenait une conférence de presse par semaine. Aucun de ses membres ne vient aujourd’hui essayer de soutenir que la sécurité du président de la République imposait réellement ces mesures d’exception. D’autant que certains, comme Paul Barril ou Jean-Louis Esquivié, se félicitaient alors de « liens d’amitié » avec l’écrivain à la mode. Finalement, Jean-Edern Hallier servit peut-être de faire-valoir aux hommes de Christian Prouteau. C’est l’hypothèse de Laurent Hallier : « Ils pouvaient dire au président : Vous voyez. On sert à quelque chose. Il a encore menacé de faire ceci ou cela. » Un alibi pour gendarmes désoeuvrés en mal de coups d’éclat ? Voilà qui aurait encore plu à l’habitué de La Closerie des Lilas.


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