mercredi 13 décembre 2017

Accueil du site > Technologie > Les génies des télécoms chez Alcatel

Les génies des télécoms chez Alcatel

Annie Kahn, le Monde

lundi 10 avril 2006, sélectionné par Spyworld

logo

Jeong Kim, le patron des Bell Labs, n’a pas attendu que Lucent, sa maison mère, fusionne avec Alcatel, pour sentir concrètement ce que mondialisation veut dire. Le parcours de cet homme hors du commun, qui dirige le prestigieux laboratoire de recherche américain sur les télécommunications, est aussi révélateur du changement de stratégie imposé à cette institution mythique ces dernières années.

Pur produit de la méritocratie à l’américaine, ce Coréen d’origine, dont la fortune se chiffre en centaines de millions de dollars, avait 14 ans en 1974, date de son arrivée, en famille, sur le sol des Etats-Unis. Doté d’une intelligence et d’une rapidité d’esprit exceptionnelles, le rêve américain était à sa portée. Il avale ses années de lycée en un temps record et, après des études d’informatique et de gestion des technologies, boucle sa thèse en deux ans, la moitié de la durée habituelle.

Sept années passées dans la marine en tant qu’officier de sous-marin nucléaire lui donnent une idée précise de ce dont l’armée américaine a besoin en matière de télécommunications. Avec un ami d’université, plus technicien que lui, il crée Yurie, une société spécialisée dans les équipements de télécommunication utilisant la technologie ATM (Asynchronous Transfert Mode), baptisée du nom de l’une de ses filles.

SIX PRIX NOBEL, 31 000 BREVETS

L’opérateur américain ATT est son principal client. D’ATT aux Bell Labs, il n’y a plus qu’un pas. En mai 1998, six ans après la création de sa société, il la revend à l’équipementier Lucent, qui a récupéré à la faveur de l’éclatement d’AT & T, en 1996, les prestigieux Bell Labs, laboratoires de recherche créés en 1925. Montant de la transaction : 1 milliard de dollars cash, dont plus de la moitié pour Jeong Kim. Il reste à peine trois ans chez Lucent et part enseigner à l’université du Maryland. Mais Pat Russo, la PDG de Lucent, ne l’a pas oublié. En 2005, elle lui demande de revenir pour diriger les Bell Labs.

Un entrepreneur, et non un scientifique, se trouve donc désormais à la tête de l’institution, créée en 1925, qui a fécondé six Prix Nobel de physique (accordés à onze chercheurs) et déposé plus de 31 000 brevets. Signe des temps ? Symbole d’un virage qui pourrait voir s’éloigner ce laboratoire de la recherche fondamentale qui fit sa renommée vers du développement plus directement commercial ? Sans doute. Mais peut-être aussi signe de renaissance. Graham Bell, l’inventeur de la téléphonie en 1876, et fondateur de la compagnie Bell Telephone, ancêtre d’ATT, n’était-il pas aussi un émigrant (en provenance d’Ecosse) qui fit sa fortune et celle de son entreprise grâce à son invention ?

Certes, les Bell Labs n’ont plus ni les moyens, ni donc la dimension, ni l’avance scientifique qui les ont caractérisés jusqu’en 1983, date de l’éclatement du monopole d’ATT, leur maison mère d’alors. Non seulement l’argent y coulait à flots. Mais aussi " les laboratoires, exceptionnels au plan académique, étaient immergés dans le tissu industriel", se souvient François Baccelli, un ancien des Bell Labs, actuellement directeur de recherche à l’Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria).

" C’est parce que Shannon était aux Bell Labs, qu’il a pu inventer la théorie de l’information, estime-t-il. A Murray Hill (dans le New Jersey, où se trouvent les principaux labos des Bell Labs), on trouvait les meilleurs esprits. Les plus grands scientifiques venaient y donner des conférences. Il y régnait un bouillonnement intellectuel qui n’avait pas d’équivalent sur la planète."

Les théoriciens du langage côtoyaient ainsi les créateurs d’Unix, système d’exploitation pour ordinateur. Les physiciens de la matière donnaient naissance au transistor. C’est grâce à ce mélange fécond que le télécopieur, le téléphone à touches, mais aussi la communication par satellite, le laser, la transmission par fibre optique, ont été inventés aux Bell Labs.

Mais, avec la suppression du monopole, les laboratoires ont été eux-mêmes l’objet de scissions. En 1983, ils sont séparés en deux. Le nom de "Bell Labs" est conservé pour la partie qui reste sous le contrôle d’ATT. L’autre moitié, Bellcore, devient le service de recherche et développement commun aux sept Baby Bells, les compagnies de téléphonie régionales auxquelles étaient associés Sprint (opérateur local au Kansas) et GTE (opérateur de nombreux réseaux ruraux à l’époque). Puis quand, en 1995, ATT se coupe à nouveau en deux, ne gardant que son métier d’opérateur et créant Lucent pour prendre en charge son activité d’équipementier, les labos suivent le mouvement, avec les AT & T Labs d’un côté et les Lucent Technologies Bell Labs de l’autre.

Quelques acquisitions sont venues aussi renforcer les troupes. C’est ainsi qu’une antenne des Bell Labs de quelques dizaines de personnes se trouve à Lannion (Côtes-d’Armor), héritage de TRT, société du groupe Philips rachetée par ATT en 1995. Dans les années 1960, l’administration française demandait aux fournisseurs de ce qui était alors le ministère des PTT de localiser leurs laboratoires de recherche dans cette ville bretonne, au plus près du Centre national des télécommunications (CNET), où se concentre la recherche française des télécoms, qui vivaient à l’époque sous le régime du monopole.

BUDGET : 1,2 MILLIARD DE DOLLARS

Mais, globalement, le périmètre des Bell Labs se réduit considérablement. Et les moyens aussi. "Il y a vingt ans, les chercheurs avaient une liberté totale pour travailler sur des sujets qu’ils trouvaient intéressants, se souvient Ernst Biersack, actuellement professeur à Eurecom, école du Groupement des écoles de télécommunications (GET). Il était bien vu d’appartenir à une société savante, de travailler à l’université en parallèle." La fin du monopole a signé la fin de cette période dorée. La concurrence a imposé de rationaliser le système.

Désormais, aux Bell Labs comme ailleurs, on préfère acheter à l’extérieur ou signer des partenariats avec des laboratoires publics pour faire de la recherche de base. En 2005, les Bell Labs collaboraient avec plus de 300 universités. Ils disposent d’un budget de 1,2 milliard de dollars (980 millions d’euros) pour 9 000 salariés. Mais ils seraient moins de 1 000 à faire de la recherche (par opposition au développement) et encore beaucoup moins à étudier des problèmes de recherche fondamentale.

Nombre de brillants scientifiques sont partis au début des années 2000, préférant quitter une entreprise déclinante au profit de centres de recherche universitaires, à Princeton, Columbia ou Carnegie Mellon, entre autres. Mais pas tous, loin de là. D’autant qu’" il n’y a pas eu de coup de balai", poursuit M. Baccelli : "Il est resté un noyau dur, des grands noms."

Mais les Bell Labs ne font plus seuls la course en tête. Des dizaines de labos ont désormais une taille, une qualité de recherche et une visibilité équivalentes. Et une nouvelle inquiétude s’est emparée des chercheurs. La moitié de la recherche des Bell Labs serait financée par le ministère de la défense des Etats-Unis. Cette manne sera-t-elle toujours dépensée pour des laboratoires qui ne seront plus qu’à moitié américains ? Les accords de fusion avec Alcatel prévoient que les activités sensibles de Lucent seront cantonnées dans une structure à part.

Mais la manoeuvre risque d’être délicate pour des équipes de recherche qui travaillent bien souvent sur des technologies dont les applications sont tant civiles que militaires.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :