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Les fonds vautours, prédateurs d’entreprises au bord de la faillite

Cécile Ducourtieux et Cécile Prudhomme, le Monde

mercredi 12 avril 2006, sélectionné par Spyworld

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Ils se nourrissent du malheur des autres : les "fonds vautours" s’enrichissent grâce aux entreprises au bord de la faillite, ou aux Etats en difficulté, comme l’Argentine. En ce moment, ils sont à la manoeuvre chez Eurotunnel, qui tente de renégocier une dette d’environ 9 milliards d’euros avec ses créanciers.

Ces financiers, qui constituent une catégorie particulière de fonds d’investissements spéculatifs ("hedge funds"), développent une stratégie spécifique. Dans un premier temps, ils achètent, sur le marché de la dette "décotée", les obligations d’une entreprise en difficulté. Puis ils s’invitent à la table des négociations de la restructuration avec les autres créanciers. Leur objectif : obtenir la revalorisation de leurs créances ou les convertir en fonds propres de la société. En six mois, l’opération doit leur permettre de réaliser un profit moyen d’au moins 15 %.

Il n’existe pas de données officielles sur ces fonds et leur activité. En effet, ils travaillent sur un marché de gré à gré, non organisé, où les prix des actifs ne sont pas publics. Ils préfèrent aussi rester dans l’ombre pour négocier au mieux leurs intérêts lors des restructurations. " On ne peut faire que des estimations. Les montants investis dans ces fonds atteindraient aujourd’hui au mieux 5 % du total des encours gérés par les hedge funds, soit environ 1,3 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros)", selon Scott Bugie, chargé des institutions financières chez Standard & Poor’s.

Les "fonds vautours" existent depuis déjà une quinzaine d’années aux Etats-Unis, où ils ont prospéré avec les faillites retentissantes du courtier en énergie Enron (en 2001) et de l’opérateur de télécommunications WorldCom (en 2002). Parce qu’elles veulent de moins en moins conserver leurs créances les plus risquées, les banques leur ont permis de se développer. " Au lieu de provisionner dans leurs comptes les créances des sociétés qui risquent de faire défaut, les banques les revendent sur le marché de la dette bancaire, où des enchères sont organisées", constate François Faure, directeur de la banque américaine Houlihan Lokey Howard & Zukin.

En France, ces fonds sont arrivés au début des années 2000 pour profiter de la vague de restructurations consécutives aux excès d’endettement des entreprises à la fin de la décennie précédente. Ils ont été porteurs d’Océanes (obligations convertibles ou échangeables en actions nouvelles ou existantes) chez le constructeur informatique Bull et chez l’éditeur de jeux vidéo Infogrames. Ils ont aussi détenu des emprunts obligataires du groupe d’énergie et de transport Alstom et du spécialiste des soins à domicile LVL Medical, et de la dette bancaire de l’exploitant de parcs de loisirs EuroDisney.

Les acteurs les plus souvent cités dans les opérations de restructuration sont d’origine anglo-saxonne. Il s’agit de Cerberus Capital Management, Strategic Value Partners, Trafalgar Asset Managers, Oaktree Capital Management et Soros Fund Management. Ces deux derniers participent à la renégociation de la dette d’Eurotunnel. De grandes banques - Goldman Sachs, Morgan Stanley, Lehman Brothers... - ont aussi développé ce type de stratégie pour leur propre compte.

Ne se lance pas sur ce créneau qui veut. Il s’agit tout d’abord d’identifier, à l’aide d’une solide équipe d’analystes financiers, les entreprises en difficulté qui ont le plus de chances de sortir la tête de l’eau. Il faut également des compétences juridiques et des connaissances très pointues des divers droits des faillites, ce qui nécessite la collaboration de nombreux avocats et juristes. "Ces fonds disposent de banques de données très approfondies qui leur permettent d’apprécier la valeur de base de leur créance. C’est un métier de spécialiste", constate Gabriel Sonier, avocat chez Sonier Poulain & Associés.

Des compétences indispensables car les risques pris sont considérables. " Les fonds n’ont quasiment pas d’instruments de couverture pour neutraliser ces derniers, et sont donc à la merci d’une crise financière", explique Arié Assayag, responsable de la gestion alternative chez SGAM (Société générale).

S’ils jettent leur dévolu sur des entreprises très mal en point, leur présence n’est pas forcément un signe de mauvais augure. Ils leur apportent des capitaux à un moment où elles en ont besoin. Et si certains polluent la négociation du redressement financier d’une société, ils ont en général le même intérêt que cette dernière : sortir au plus vite de la crise. " Quand ils entrent dans la danse, l’entreprise est presque sûre d’échapper à la liquidation judiciaire", assure M. Faure.

Lexique

"Hedge Fund". Fonds spéculatif ou fonds alternatif en français. Il est géré pour que ses performances soient décorrélées des indices boursiers. On en compte 8 000 dans le monde, gérant environ 1 300 milliards de dollars (1 070 milliards d’euros).

Dette décotée. Elle a un taux de rendement de plus de 10 % au-dessus de celui de l’emprunt d’Etat, rémunérant ainsi le risque très élevé qui lui est assorti. Le marché sur lequel les fonds achètent cette "distressed debt" pèserait 0,68 % du total des emprunts dits à "haut rendement" en Europe (1,95 % aux Etats-Unis).


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