mercredi 18 octobre 2017

Accueil du site > Intelligence économique > A vendre... et fière de l’être

A vendre... et fière de l’être

Jean-Gabriel Fredet, Nouvelobs.com

vendredi 28 avril 2006, sélectionné par Spyworld

logo

En Grande-Bretagne, pas de patriotisme économique

Plus-values juteuses pour les actionnaires, neutralité syndicale et consolidation de l’emploi : l’Angleterre cède sans états d’âme ses entreprises. Pour le plus grand bonheur des banquiers

Pas assez cher" : c’est le seul regret de sir John Parker après la vente de la vénérable Peninsular and Oriental Steam Navigation Company au cheikh Mohamed, de Dubaï. Symbole de la puissance maritime britannique, fleuron de son empire colonial avec son siège londonien de Pall Mall, la rue des clubs de gentlemen, cette compagnie était un des joyaux de la couronne. Mais en février, Parker, son patron, a encaissé sans états d’âme le chèque de 5,7 milliards d’euros de Dubaï Port World. Son seul remords : ne pas avoir demandé un prix suffisamment élevé pour cet actif 100% british. « Pas assez cher » non plus, selon la banque conseil, le prix du club de foot de Manchester cédé 1,2 milliard d’euros à Malcom Glazer, un Américain ignorant des subtilités du ballon rond. Même imparfaite, la logique financière a balayé la logique sportive. Après le rachat de Chelsea, en 2003, par l’ex-oligarque russe Roman Abramovich, Glazer est devenu en février propriétaire d’une légende.

For sale (« A vendre »). Banques, ports, opérateurs de télécom, équipes de foot, gloires de l’Empire ou jeunes pousses, c’est la grande braderie de l’autre côté du Channel. Alors que déprimée, repliée sur elle-même, la France agite le spectre d’une déferlante d’OPA hostiles sur les perles de son patrimoine et veut les soustraire à la mondialisation au nom du « patriotisme économique », l’Angleterre ouvre les bras aux investisseurs étrangers. Moins nationaliste, plus pragmatique que ses voisines du Vieux Continent, cette « nation de boutiquiers », comme la qualifiait dédaigneusement Napoléon, a compris depuis longtemps les illusions et les mécomptes du protectionnisme. Dans la division des tâches entre les nations, elle a choisi de faire travailler l’argent des autres. Cette ouverture lui permet de drainer plus de capitaux donc plus d’emplois. En 2004, selon l’OCDE, les investissements étrangers directs en Grande-Bretagne ont atteint 80 milliards d’euros, quatre fois plus qu’en 2003. Plus frileuse ou jugée moins hospitalière, la France n’a attiré que 24 milliards d’euros. « J’ai fait le pointage des quinze plus grandes sociétés de votre CAC 40, explique Denis MacShane, ex-ministre des Affaires européennes de Sa Gracieuse Majesté. Elles emploient 1,3 million de salariés à l’étranger contre 731 000 en France. En fait de patriotisme, elles exportent leurs jobs à l’étranger alors que nous préférons les importer. Pour nous, la valeur ajoutée d’une entreprise s’apprécie au nombre d’emplois sur le territoire national, pas à son drapeau », assène ce francophile qui roule en Peugeot et se dit ravi d’être chauffé par une filiale anglaise d’EDF. C’est « l’effet Wimbledon », martelé par les libéraux. Tant pis si les joueurs sont étrangers du moment que le gazon est britannique. En clair, peu importe l’origine des capitaux pourvu que les emplois soient anglais et que la City demeure la première place financière d’Europe.

« Historique », « affectif », « stratégique », mettez le qualificatif que vous voudrez sur chacun des actifs cédés : les Anglais s’en moquent. Ce qui les intéresse c’est la plus-value que va toucher l’actionnaire, donc le prix de vente. C’est lui et lui seul qui les fascine et provoque certains frottements. « Un bradage », éructe Brian Jones, ingénieur chez British Nuclear Fuels Ltd (BNFL) lorsqu’il évoque la cession discrète, il y a un mois, pour 5,4 milliards d’euros, de la filiale américaine Westinghouse, au japonais Toshiba. Ce constructeur qui a bâti la moitié des réacteurs installés aux Etats-Unis était un atout alors que la flambée du prix du pétrole rend le nucléaire plus attrayant. Mais le chancelier de l’Echiquier ne l’a pas entendu de cette oreille. Adieu donc à cet actif stratégique que le gouvernement a cédé « pour conserver sa liberté de choix et décider tout, à quelles conditions ou pas, et quand renouer avec le nucléaire ». Peninsular, Manchester United... aucune de ces cessions n’a ému l’opinion outre-Manche. Quand la France s’enflamme sur la rumeur du rachat de Danone, le Royaume-Uni, qui n’a pas le culte des champions nationaux, accepte d’autant plus volontiers de vendre ses icônes qu’elles lui semblent prospérer sous pavillon étranger. « Avec le big bang des marchés financiers en 1986, les banques commerciales ont été réduites à la portion congrue et les banques d’investissement britanniques ont pratiquement disparu au profit d’établissements étrangers. Mais ce sang nouveau a renforcé le leadership britannique sur les services financiers », explique Terry Gourvish, qui enseigne l’histoire du business à la London School of Economics. En accueillant les capitaux étrangers, l’Angleterre profite directement de cette noria d’achats via la City, première industrie du pays. De Square Mile, au coeur de la vieille City, à Canary Wharf, son second poumon, prospère une population multiculturelle et sophistiquée d’analystes, traders, actuaires, informaticiens, ingénieurs qui propose toute la gamme des services financiers. « Le capitalisme financier est un phénomène international et prétendre le confiner, comme en France, dans un seul pays relève d’un prémarxisme suicidaire », commente MacShane. La finance a ouvert la voie, mais c’est l’automobile qui a levé définitivement les appréhensions. En 1994, la vente du Rover Group à BMW avait été une affaire d’Etat. Mais en avril 2005 - veille des élections -, sa faillite, son ultime rachat par une marque chinoise - Nanjing Automobile -, et la fermeture du site historique de Longbridge n’ont provoqué aucun remous. Motif ? Désormais entièrement contrôlée par des marques étrangères (Honda, Ford, Toyota, PSA), l’industrie automobile britannique produit aujourd’hui sur son sol plus de voitures qu’il y a dix ans. « A Longbridge, l’ex-siège de Rover, les trois quarts des 24 000 ouvriers ont retrouvé un job. Un quart d’entre eux est mieux payé et la municipalité compte sur le futur parc technologique pour créer des emplois plus qualifiés », explique Nick Oliver, professeur de management à la Judge Business School de Cambridge. Les syndicats ? Face aux rachats et aux menaces de délocalisation, ils concentrent leurs efforts sur « le maintien de l’emploi et une meilleure formation qu’ils discutent directement avec le CBI [Confederation of British Industrie, l’équivalent du Medef], sans interférence de l’Etat », précise Key Barber, numéro deux des syndicats britanniques.

Plus-values juteuses pour les actionnaires - la valorisation prime la nationalité -, philosophie gouvernementale simple - sauver l’équipage et pas le navire -, neutralité ou collaboration syndicale, ces facteurs expliquent le boom des cessions comme celle d’O2, l’opérateur de téléphonie, à l’espagnol Telefonica ou de la banque Abbey National à Banco Santander. Les deals transfrontaliers ont atteint plus de 137 milliards d’euros l’an dernier. Les entreprises françaises ont été parmi les principales acheteuses. Avec la prise de contrôle d’Allied Domecq, numéro deux des spiritueux par Pernod Ricard ou de Dairy Crest (agroalimentaire) par Lactalis, la France avec 44 deals a dépensé 22 milliards d’euros l’an dernier. « Cette mondialisation des entreprises est perçue favorablement par les Anglais car ils bénéficient depuis dix ans d’une croissance forte. Il peut y avoir localement des disparitions d’emplois mais, globalement, en donnant aux petites entreprises un accès plus facile au capital. » Quand Gazprom, le producteur russe de gaz, lorgnait sur Centrica, fournisseur en gaz de 13 millions de foyers anglais, le ministre de l’Industrie prompt à dénoncer le protectionnisme français est monté au créneau : « No question ». Les plus avisés évoquent le risque de volatilité des investissements. « Les marques étrangères d’automobile installées en Grande-Bretagne ? Formidable... Jusqu’au jour où ces groupes qui savent qu’on peut facilement licencier chez nous décideront de s’implanter plus à l’est, là où les structures de coûts sont plus intéressantes. Easy come, easy go [« facile de venir, facile de partir », NDLR] », avertit Nick Oliver, le professeur de Cambridge (voir encadré). Mais demain est un autre jour. Pivot de l’économie-monde, la Grande-Bretagne affiche un déficit commercial abyssal, qu’elle finance par un flot de capitaux étrangers sans cesse croissant. Et puis, le « laisser faire » n’empêche pas les Britanniques, critiqués pour leur absence de stratégie industrielle, de compter sept entreprises dont les trois plus grosses (le pétrolier BP, la banque HSBC et le laboratoire Glaxo) dans les 20 plus grands groupes européens. Contre deux seulement pour les Français. Jusqu’ici tout va bien et le « Financial Times » (dirigé par un Français !), qui délivre le discours de la modernité universelle, tire à boulets rouges sur la mobilisation générale dès qu’une rumeur d’OPA agite la communauté française des affaires. Mais l’hospitalité anglaise a ses limites. Donner les clés du London Stock Exchange, la Bourse, aux Allemands ou aux Américains qui se disputent son contrôle et ses compétences ? Shocking ! Légalement ou subrepticement, « les financiers britanniques ne le permettront jamais, conclut Nick Oliver. D’accord pour organiser le grand tournoi des prétendants étrangers, mais, in fine, on préfère quand même un vainqueur anglais ».


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :

1 Message

  • A vendre... et fière de l’être 6 juin 2007 14:57, par Celestin

    Le peuple français porte trop d’importance aux symboles de la république en méconnaissant les valeurs qu’ils incarnent. Il faut plus inscrire dans nos quotidiens les symboles afin de ne plus stigmatiser leur présence, ils doivent être désacralisées, à commencer par le drapeau. A une époque où la concision est d’usage (clip, SMS, commentaire sur le net laconique,etc...) et la mixité des thèmes obligatoire (pas de politique sans people, pas de sport sans business, etc...), pourquoi n’utilise-t-on pas la place du drapeau pour mettre autre chose que des drapeaux (logo de marque, opinion référendaire : oui, non, etc...) ? Et inversement, quand un espace publicitaire est inoccupé, pourquoi ne pas le pavoiser aux couleurs de la nation ?