mercredi 18 octobre 2017

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Deux mois de procès des écoutes ont mis en évidence l’ampleur des dérives de la cellule de l’Elysée

Franck Johannès, Le Monde

mardi 8 février 2005, sélectionné par Spyworld

Les débats, commencés le 15 novembre 2004, ont montré comment les procédures ont été détournées pour écouter 120 à 150 personnes entre 1983 et 1986. Réquisitions le 16 février.

Le procès des écoutes de l’Elysée touche à sa fin : trois journées d’audience, cette semaine, permettront d’examiner les cas d’une quinzaine de personnes espionnées - des journalistes, des avocats, un policier et le romancier Paul-Loup Sulitzer. Après les plaidoiries des parties civiles, le procureur adjoint de Paris, François Cordier, devrait requérir mercredi 16 février. Les débats ont été longs - le procès a débuté le 15 novembre 2004 -, mais plusieurs portes ont pu être refermées et le tribunal mesure mieux les missions et les dérives de la cellule installée en 1982 à l’Elysée par François Mitterrand.

- Faire oublier les Irlandais.

La cellule, entre janvier 1983 et mars 1986, date du retour au pouvoir de la droite, a écouté 120 à 150 personnes, même si une liste de 1 300 noms, écoutés ou entendus incidemment, a été découverte dans les archives du préfet Prouteau. L’Elysée, à partir de notes anonymes des renseignements généraux, écoutait tout le monde et n’importe qui, du mari de Carole Bouquet à la Closerie des Lilas, dans l’espoir de tomber sur une information qui ferait oublier la pénible affaire des Irlandais de Vincennes. Le capitaine Paul Barril, l’un des membres de la cellule, était en effet suspecté d’avoir lui-même apporté des armes, le 28 août 1982, pour confondre trois supposés terroristes irlandais.

- Protéger Mazarine.

L’autre mission de la cellule a consisté à protéger le secret de la naissance de la fille naturelle du président de la République, Mazarine Pingeot. C’est l’objet des interceptions, à partir de décembre 1983, des lignes de Jean-Edern Hallier, de ses proches, des bars et des restaurants qu’il fréquentait. Au nom du secret du chef de l’Etat, l’Elysée a fait annuler, quelques heures avant sa diffusion, une émission d’Antenne 2 où le romancier était invité. François Mitterrand, qui a lui-même ordonné les écoutes du journaliste Edwy Plenel et de Jean-Edern Hallier, a mobilisé "tous les services de l’Etat" pour empêcher l’écrivain de trouver des financements ou un imprimeur pour son journal, L’idiot international.

- Le détournement des procédures.

Les vingt lignes d’écoutes que le ministère de la défense avait mises à la disposition de la cellule étaient encadrées. La demande d’interception de Christian Prouteau devait être signée par le cabinet réservé du ministre de la défense puis par le cabinet du premier ministre, avant d’être exécutée par le groupement interministériel de contrôle (GIC), le centre d’écoutes.

Retranscrits au GIC, les comptes rendus d’interceptions étaient à leur tour envoyés à Matignon puis dans les ministères demandeurs. A chaque niveau, le contrôle était superficiel, et au fil des mois, la cellule s’en est affranchie : elle ne donnait à Matignon ni le nom ni le motif véritable de la cible. Le ministère de la défense n’a jamais été un obstacle : Charles Hernu devançait les désirs du président, son successeur, Paul Quilès, a su ne pas poser de questions.

- Le circuit de contrôle contourné.

Il y avait au GIC un homme clé, le gendarme Pierre-Yves Guézou, chargé par la cellule de transcrire les écoutes. Les débats ont établi que si la production officielle de l’Elysée était en baisse constante, c’est parce que le gendarme sortait clandestinement les écoutes intéressantes, sans passer par le circuit de contrôle. Le général Pierre Charroy, le commandant du GIC, dont la cellule s’était assuré la bienveillance, jure n’avoir rien remarqué. Détail piquant : Marie-Pier Sajous, l’une des secrétaires de la cellule, assure n’avoir jamais vu passer une écoute et n’avoir jamais su exactement ce que faisait sa mère. Le tribunal lui a appris : elle était lectrice au GIC, où elle a tapé les écoutes de Paul Barril demandées par la DGSE, la direction générale de la sécurité extérieure.

- Des archives sur disquettes.

Christian Prouteau a toujours prétendu que les écoutes n’étaient pas saisies sur informatique et qu’elles étaient détruites après leur exploitation. Il s’avère que Pierre-Yves Guézou a très probablement saisi, entre 1986 et 1988, l’essentiel de la production de la cellule. Travail de Romain, passé sous forme de disquettes entre les mains de la direction de la surveillance du territoire (DST) et de celles de Paul Barril. Le tribunal n’a pu établir qui, après une incontestable manipulation des fichiers, les avait transmises à la presse en 1993 et au juge en 1995. Pierre-Yves Guézou s’est donné la mort le 12 décembre 1994, juste après sa mise en examen.


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