lundi 23 octobre 2017

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De nouveaux enjeux pour l’industrie de l’armement

Antoine Reverchon, le Monde

vendredi 5 mai 2006, sélectionné par Spyworld

Dans l’accord réglant le 2 avril la fusion entre Alcatel et Lucent, il est précisé que les représentants du nouvel ensemble au sein du conseil d’administration de Thales, dont il détient 21,6 %, seront des "citoyens européens", et qu’un dirigeant français sera le "principal interlocuteur de Thales", premier fournisseur de l’armée française. Utile précaution alors que les acteurs du marché de l’armement déploient leur Monopoly mondial à coups de fusions, d’acquisitions, de partenariats industriels et de recherche et développement (R &D).

La définition d’une doctrine de sécurité, bien collectif d’une entité politique, nation ou alliance entre nations, appartient en effet aux gouvernements et aux militaires. Jusqu’alors, la cohérence entre cette définition et la production des armes de défense était assurée par la commande publique à des industriels nationaux, fortement liés au pouvoir politico-militaire par des liens capitalistiques - l’Etat étant souvent actionnaire, voire seul propriétaire - et sociaux, les dirigeants de ces industries appartenant à la même élite que les états-majors et les cabinets ministériels. Mais ces liens se défont progressivement, au fur et à mesure des privatisations, des participations croisées et de la mondialisation des marchés d’armement : "il n’est pas dit que les futurs dirigeants de ces groupes auront le même sens de l’Etat que leurs prédécesseurs", remarque Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS). "L’Etat français a fait le choix, au nom de l’efficacité économique, d’ouvrir ce secteur aux grands vents du capitalisme mondial, observe un expert. Cette option, justifiée, comporte un risque réel."

PÔLE D’ATTRACTION

Car la fin de la guerre froide et les contraintes budgétaires ont considérablement réduit les dépenses militaires des pays européens... mais pas celles des Etats-Unis, qui sont devenus de ce fait le seul pôle d’attraction pour l’industrie. Dès lors, ce sont les programmes américains qui déterminent l’agenda de la R & D et prennent une part croissante dans le carnet de commandes d’industriels de plus en plus internationalisés.

Certains experts estiment néanmoins que le secteur de l’armement, parce que la commande publique en reste le principal moteur, n’obéira jamais à la seule logique de marché. Martial Foucault, économiste à l’Institut universitaire européen de Florence, explique ainsi que le poids de la R & D militaire financée par les Etats, quatre fois supérieur à l’effort des industriels, continue à déterminer les armements du futur. De plus, "même si les donneurs d’ordre sont internationaux, les PME sous-traitantes, détentrices des technologies critiques, sont ancrées dans un territoire national et liées à l’Etat par les règles du secret-défense et la préemption des militaires sur les brevets et licences".

Certes, admet Martial Foucault, "l’époque de la commande strictement nationale est révolue : les programmes sont aujourd’hui européens ou transatlantiques. Mais la programmation par l’Agence européenne de défense (AED) va équilibrer l’effet des programmes américains, d’autant que le successeur de M. Bush ne poursuivra pas forcément l’effort actuel".

Dimitri Uzunidis, directeur du laboratoire de recherche sur l’industrie et l’innovation de l’université du Littoral, à Dunkerque, tempère ce bel optimisme. "Faute d’une entité politique européenne forte, la conception de la sécurité mondiale n’est plus définie qu’aux Etats-Unis, constate-t-il. Dès lors, les capacités de l’industrie militaire européenne s’effritent, car cette doctrine oriente la R & D, américaine comme européenne. Aujourd’hui, l’industrie mondialisée travaille pour le Pentagone, que ce soit avec des technologies sous licence américaine, via des filiales de groupes américains, ou selon des standards technologiques définis, vue la nature des armements du futur, par Intel, IBM ou Microsoft."

Un document d’orientation de 115 pages publié en décembre 2005 par le gouvernement britannique, Defense Industrial Strategy, s’inquiète d’ailleurs de la stratégie adoptée par le numéro un européen de l’armement, BAE Systems, engagé sur le marché américain dans divers programmes (avion F-35/JSF) et à coups de rachats (United Defense Industries), tout en se désengageant des firmes et programmes européens (Airbus, Saab, Finmeccanica). Or, constate un expert, "BAE n’a obtenu l’accès ni aux technologies critiques, ni aux principaux composants, comme les moteurs du JSF".

Pour Jean-Pierre Maulny, seul le gouvernement de Tony Blair a mené l’ouverture au marché suffisamment loin pour en percevoir les véritables risques : "L’important n’est pas la détention du capital, sur laquelle on continue de s’arc-bouter en France, mais la propriété des brevets, la localisation de la R & D et des emplois industriels." Il serait donc temps que l’Europe définisse des règles du jeu communes conciliant l’efficacité des lois du marché avec le maintien des moyens de sa sécurité sur son propre sol.


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