mardi 12 décembre 2017

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Les « services » expriment leur amertume

Arnaud de La Grange, le Figaro

samedi 13 mai 2006, sélectionné par Spyworld

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Dans le monde du renseignement, on s’inquiète des raccourcis simplificateurs. On veut remettre à leur juste place les personnalités d’Imad Lahoud et de Philippe Rondot.

DANS LA COMMUNAUTÉ française du renseignement, l’ingratitude des faits est un sujet de méditation très partagé ces jours-ci. L’image des « services », au zénith depuis l’affaire des otages français en Irak, est à nouveau écornée. Dans l’opinion, le spectre de nouvelles « barbouzeries », où des agents secrets se prêtent aux sombres manoeuvres de la République, se promène de manière désastreuse. Dans les rangs de l’ombre, la colère monte.

« On évoque, on fantasme sur une implication des services de renseignement, confie une source, mais où sont-ils dans cette histoire ? Le problème, justement, c’est qu’ils n’y sont pas. Pour enquêter, on est allé chercher un homme seul (le général Philippe Rondot, NDLR), pas fait pour cela. Si les services avaient été correctement utilisés, on n’en serait sans doute pas là. » Quels services, en l’occurrence ? A partir du moment où il y avait suspicion d’un délit commis, ce sont les services à compétence judiciaire du ministère de l’Intérieur (dont la DST) qui auraient dû être en charge dès le départ.

Voilà pour l’esprit. Sur les faits, certains acteurs du renseignement tiennent à clarifier les choses. Le rôle du général Rondot et ses liens avec la DGSE d’abord. « Certains l’imaginent coordonnant - voire instrumentalisant - des hommes de la DGSE pour ses investigations. C’est absurde dans notre système, où les règles sont strictes et observées », explique un proche du dossier.

Les Balkans, zone d’activité principale de Rondot

D’abord, le général Rondot n’est plus membre de la DSGE depuis longtemps. Ensuite, il y a « un fossé entre sa carte de visite (coordinateur du renseignement et des opérations spéciales, NDLR) et son rôle réel », explique-t-on. « Notre système se refuse depuis des années à créer un « conseiller pour la sécurité nationale », en charge d’une telle coordination au plus haut niveau, poursuit-on, alors ce n’est pas un conseiller du ministre de la Défense qui va l’assurer. » On rappelle que les rapports entre la DGSE et le général Rondot ont concerné « à 95% » sa mission principale, la question des criminels de guerre dans les Balkans.

Les 5% restants, c’est surtout l’Irak. « J’ai beaucoup d’admiration pour Rondot, dont le carnet d’adresses au Moyen-Orient a été si précieux pour les services français pendant 30 ans, explique une autre source, mais lui attribuer un rôle clé dans les dernières affaires d’otages n’est pas conforme à la réalité. » Il se serait juste rendu deux fois deux jours à Bagdad pour « prendre la température » et a par contre joué un rôle important pour y voir clair sur les agissements de l’équipe Julia à Damas. Les relations directes entre services français et syriens sont en effet difficiles. En clair, depuis la rue Saint-Dominique, le général Rondot peut demander à la DGSE des « criblages » sur des sujets qui l’intéressent. En aucun cas diriger une équipe.

Autre sujet de fantasme, « l’informaticien » Imad Lahoud. Certains veulent y voir une recrue de la DGSE, lui apportant un temps sa cyber-science. « Il n’a jamais passé les portes de la caserne Mortier, n’a jamais été engagé à quel titre que ce soit », affirme une source. Présenté en janvier 2003 à la DGSE par le général Rondot, l’homme a par contre bien été vu une dizaine de fois. Sans doute dans un « local de contact » comme il en existe plusieurs dans Paris. L’homme a « vendu » à ses interlocuteurs des informations financières inédites sur la famille Ben Laden. Y compris un Cédérom explosif de Clearstream, montrant des manipulations financières faites à la veille du 11 Septembre.

Durant quatre mois, Lahoud sera constamment « recentré » sur les documents qu’il doit fournir. Plusieurs missions de recherche de renseignement seront montées sur ses indications. Sans résultats. « Il est apparu rapidement comme un profil à risque, avec un contrôle judiciaire et un environnement familial chargé », dit-on. En mai 2003, la DGSE lui fait savoir qu’elle ne le reverra plus. Une fin de non-recevoir réitérée en juillet suivant.

Les raccourcis aussi saisissants que fâcheux de l’affaire Clearstream laissent donc amer le monde du renseignement. Au sein duquel l’une des raisons évoquées par Dominique de Villepin pour avoir demandé au général Rondot d’enquêter « en solo » - le souci d’éviter des rivalités entre services de l’Intérieur et de la Défense - a aussi suscité quelques interrogations. « Dans quelle étrange république est-on ?, se demande un observateur, l’exécutif ne commande plus les services ? »


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