mardi 12 décembre 2017

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Une opinion consentante au nom de l’"antiterrorisme"

Corine Lesnes, le Monde

mercredi 31 mai 2006, sélectionné par Spyworld

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La scène a lieu au lycée Washington Lee d’Arlington, dans la banlieue de Washington. Comme chaque semaine, la classe de première commente l’actualité pendant le cours d’éducation civique. Sujet du jour : la protection des citoyens et la défense des libertés. Les lycéens mâchent du chewing-gum, certains ont des tenues de disc-jockeys, mais il ne leur viendrait pas à l’idée de couper la parole à un camarade. La discussion est d’une parfaite civilité. "Les écoutes téléphoniques ? C’est OK, répond un garçon. Je n’ai rien à cacher." Une fille n’est pas d’accord. Elle estime que le gouvernement exploite l’argument de la sécurité à des fins politiques. "A t’entendre, on se croirait dans le 1984 d’Orwell, réplique un autre. On n’en est quand même pas tout à fait là." Du fond de la classe, parvient la voix d’une lycéenne de 16 ans, Megan. "De toute façon, dit-elle, quel que soit le gouvernement, nous allons perdre nos libertés."

Comme les lycéens d’Arlington, les Américains sont partagés vis-à-vis de l’intrusion dans leur vie privée à laquelle se livre la National Security Agency (NSA, Agence nationale de sécurité) depuis plus de quatre ans. Dans un pays qui fait constamment référence à la liberté individuelle et aux grands principes de sa Constitution, on aurait pu penser que l’affaire provoquerait un tollé. Il n’en est rien. L’opinion est de toute évidence sensible à l’argument du président Bush selon lequel les mesures prises ont permis d’éviter de nouvelles attaques sur le sol américain.

PLAINTE DEVANT LA JUSTICE

Lorsque le New York Times a informé le public, en décembre 2005, que la NSA interceptait leurs coups de téléphone vers l’étranger depuis plus de quatre ans, et sans passer par la voie judiciaire prévue (le Foreign Intelligence Surveillance Act de 1978), les sondages ont fait état d’une opinion équitablement partagée. En mai, quand le journal USA Today a ajouté que la NSA savait à tout moment qui parle à qui aux Etats-Unis même, et ce grâce à la complaisance des compagnies de téléphone qui lui fournissent les relevés, les réactions ont été un peu plus vives. Ils sont maintenant 53 % des Américains à penser que la NSA "va trop loin" dans l’atteinte à leur vie privée (sondage Newsweek du 14 mai). Mais ils ajoutent aussitôt, à 66 %, que le fait que le gouvernement conserve la liste de tous les numéros de téléphone composés ne les "dérange pas".

Pour les juristes, l’argument de n’avoir "rien à cacher" est illusoire. "Si vous savez que vous êtes surveillé, vous commencez à vous autocensurer. Vous êtes libre, mais votre liberté est refroidie, estime Jay Stanley, de l’ACLU, principale association de défense des libertés. Cette notion que l’on n’a rien à cacher aboutit à une mentalité de troupeau." L’ACLU a porté plainte contre la NSA au nom d’une série de personnalités : des chercheurs qui estiment que leurs interlocuteurs étrangers ne peuvent plus leur parler en confiance et des intellectuels pour qui il en va des principes.

"Il est de la première importance que nous définissions clairement maintenant les zones dans lesquelles le gouvernement peut - ou pas - nous traiter comme des ennemis", écrit ainsi l’éditorialiste Christopher Hitchens dans sa plainte. L’affaire doit être examinée le 12 juin par un juge de Detroit. Le gouvernement a demandé à la justice de se dessaisir, au nom de la confidentialité nécessaire à la lutte antiterroriste. Le directeur du renseignement, John Negroponte, a expliqué au juge que toute discussion au sujet de ce que l’administration appelle "Le Programme de surveillance terroriste" "causerait" un tort extraordinairement important à la sécurité nationale des Etats-Unis.

Le Congrès est le reflet des ambiguïtés du pays. A part le sénateur Arlen Specter, un ancien procureur qui, tout républicain qu’il soit, mène une guérilla acharnée en compagnie de plusieurs démocrates pour obtenir des précisions sur ce programme, les élus sont prêts à adopter une législation qui l’avaliserait rétroactivement. Il n’est même plus sûr que le Sénat procédera à l’audition des dirigeants des compagnies de téléphone, qui avait été prévue dans l’éruption d’indignation qui a suivi les révélations sur les écoutes.

L’association du barreau américain a exhorté le Congrès à ne pas réviser la loi de 1978 sans avoir au moins obtenu des informations. L’ordre exécutif du président Bush autorisant le programme n’a jamais été publié. Les Américains ne savent même pas si leurs téléphones portables sont concernés. La Maison Blanche répond qu’elle a informé les élus. Elle l’a fait de manière très sélective, en choisissant une demi-douzaine de personnalités. Les intéressés ont été informés individuellement par le vice-président, Richard Cheney. Interdiction leur a été faite de parler à qui que ce soit de ce qu’ils avaient entendu ni même de l’existence de l’entretien. Les défenseurs des libertés dénoncent cette tactique, sans précédent, qui a privé les élus de toute possibilité de réaction collective.


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