jeudi 14 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > National Security Agency, les oreilles de l’Amérique

National Security Agency, les oreilles de l’Amérique

Eric Leser, le Monde

mercredi 31 mai 2006, sélectionné par Spyworld

logo

Peut-il y avoir des abus ? Bien sûr, mais je regarde le peuple américain dans les yeux, et je vous affirme qu’il n’y en a pas. (...) Nous faisons très, très attention. Nous ne prenons pas le moindre risque avec le quatrième amendement de la Constitution" (qui garantit la protection de la vie privée des citoyens). Ainsi parlait, avec conviction et autorité, le général quatre étoiles de l’armée de l’air Michael Hayden, sur CNN. C’était en 1999, dans un autre monde.

Le général Hayden, directeur de la NSA (National Security Agency, Agence de sécurité nationale), la plus secrète des agences de renseignement américaines, chargée des écoutes dans le monde, faisait alors une offensive de charme. Il multipliait les discours, les interventions télévisées, rencontrait les journalistes, les auteurs de livres sur l’espionnage. Il organisait même des dîners informels avec la presse à son domicile, à Fort Meade (Maryland), non loin du centre des opérations de la NSA.

Michael Hayden expliquait alors que l’agence n’était pas une menace pour les citoyens, qu’elle avait de grandes difficultés avec l’explosion des télécommunications, les téléphones portables, le courrier électronique et, plus gênant encore, le cryptage des messages à la portée de tous. La NSA interceptait plus de communications que ses ordinateurs n’étaient capables d’en analyser. "En dépit de tout ce que vous avez entendu, nous ne pratiquons pas d’autopsies d’extraterrestres, ne traquons pas votre automobile par satellite et n’avons pas à disposition une équipe d’assassins", expliquait-il, en 2000, à l’American University de Washington, suscitant des éclats de rire.

C’était avant le 11 septembre 2001. Avant que George W. Bush n’autorise secrètement la NSA à surveiller et intercepter les appels téléphoniques et le trafic Internet à l’intérieur des Etats-Unis pour détecter d’éventuelles activités terroristes sans mandat d’un juge.

Un ordre signé du président, en 2002, a ouvert à la NSA un accès direct, illimité et sans aucun contrôle, au coeur des réseaux de télécommunications américains via des trapdoors (portes cachées) dans les systèmes de commutation. La NSA détermine seule les numéros et les adresses électroniques à surveiller. Elle n’a pas à obtenir l’autorisation de la Maison Blanche, du département de la justice ou de qui que ce soit.

Selon Michael Hayden, les procédures sont strictes pour éviter les dérapages. Mais elles ne sont pas publiques. Après les attaques contre New York et Washington, George W. Bush a tout simplement effacé, sans le dire, les lois qui limitaient depuis les années 1970 (après l’affaire des écoutes du Watergate) les activités sur le sol américain des services de renseignement.

Il faut remonter aux années 1960 et à la guerre du Vietnam pour trouver aux Etats-Unis un programme d’espionnage intérieur d’une telle ampleur. Mais pour Laura Donohue, chercheuse à l’université Stanford, en Californie, cela va bien plus loin. Il y a quarante ans, le FBI (police fédérale) et la CIA (Agence centrale de renseignement) étaient impliqués ; aujourd’hui, c’est la NSA : c’est-à-dire le ministère de la défense. Elle y voit le signe d’un "changement profond du rôle des militaires. Cela met en péril le principe légal, établi en 1878 après la guerre de Sécession, selon lequel l’armée ne peut pas être utilisée sur le sol américain dans des opérations de police au service du pouvoir".

La NSA s’apparente vraiment aujourd’hui au Big Brother de 1984, le roman de George Orwell. Ses moyens matériels et humains sont sans équivalent. Les supercalculateurs installés non loin de Fort Meade sont considérés comme la plus importante concentration de puissance informatique au monde. La NSA fabrique elle-même certaines de ses puces et de ses ordinateurs, dont la technologie est secrète. Elle dépose des brevets en son nom, qui ne sont pas publics et n’ont pas de date d’expiration.

Elle est considérée comme la plus importante des 16 agences de renseignement des Etats-Unis et le premier employeur de mathématiciens de la planète. Fondée le 4 novembre 1952 au sein du département de la défense, elle a toujours été dirigée depuis par un général ayant au moins trois étoiles. Son budget secret serait dix fois supérieur à celui de la CIA. Dans le Maryland, elle dépense 21 millions de dollars par an en électricité, ce qui en fait le deuxième plus important consommateur de l’Etat. Les employés ont surnommé leur centre, à 15 kilomètres au nord-est de Washington, "Crypto City", la ville du cryptage. Ce lieu n’apparaît sur aucune carte. C’est pourtant une véritable ville, avec 18 000 places de parkings, plus de 5 kilomètres de routes et sa propre police. Le bâtiment principal, centre des opérations, pourrait abriter quatre fois le Capitole de Washington. Une bannière géante prévient que l’agence "ne reculera jamais".

Sa tâche est pourtant vertigineuse. L’image de la recherche d’une aiguille dans une meule de foin semble encore loin de la réalité. Selon un panneau placardé dans le centre des opérations, le trafic de données sur Internet double tous les 100 jours, et 35 millions de messages sont laissés chaque heure dans le monde sur des répondeurs. D’après les statistiques de l’industrie des télécommunications, environ 9 000 milliards de courriers électroniques sont envoyés aux Etats-Unis tous les ans, et les Américains passent 2 milliards d’appels téléphoniques par jour.

La NSA collecte des dizaines de millions de communications, mais n’est pas forcément capable de les décrypter ni surtout de les interpréter et de les analyser assez rapidement. Le 10 septembre 2001, la veille des attaques contre New York et Washington, elle avait enregistré deux appels d’Afghanistan vers les Etats-Unis. Dans le premier, quelqu’un déclarait : "Demain est l’heure J." Dans le second, un des interlocuteurs affirmait : "La grande partie est commencée." Ces communications n’ont pas été retenues par les filtres informatiques et ont été ignorées.

JPEG - 16.8 ko

AFP/PAUL J. RICHARDS Le symbole de la National Security Agency (NSA).

Pendant longtemps, la NSA est presque passée inaperçue. Le gouvernement américain n’évoquait jamais son existence. Elle était surnommée : "No Such Agency" (il n’existe pas une telle agence). Elle est apparue, malgré elle, dans les médias à la fin des années 1990, soulevant les fantasmes et alimentant les théories du complot dans la vague de la série télévisée "X-File" ou du film Ennemi d’Etat. Plus sérieusement, la découverte en Europe de l’ampleur du programme "Echelon" a provoqué l’indignation. Avec la coopération du Canada, du Royaume-Uni, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, la NSA a créé un réseau planétaire de stations d’écoutes et de satellites espions qui dirigeait aussi ses "grandes oreilles" vers les alliés des Etats-Unis.

Au cours des derniers mois, l’existence de deux autres programmes encore plus secrets a été révélée par la presse américaine. Le 16 décembre 2005, le New York Times dévoilait que la NSA intercepte les communications entre les Etats-Unis et l’étranger de personnes soupçonnées d’être liées à Al-Qaida sans l’aval d’un juge. Le 10 mai, USA Today affirmait qu’elle collecte des millions de listes d’appels téléphoniques d’Américains ordinaires pour détecter des comportements suspects. Les trois compagnies citées par l’article, AT & T, Verizon et BellSouth, démentent ces informations, après avoir fait l’objet de poursuites engagées par des organisations de défense des droits civiques.

La NSA aurait construit depuis 2001, selon USA Today, "la plus grande base de données d’appels au monde". Il ne s’agit pas de les écouter, mais de les utiliser pour "analyser les relations sociales entre individus" et déterminer ainsi l’existence de cellules terroristes. La base n’inclut pas seulement qui a parlé avec qui et pour combien de temps et qui a reçu des messages électroniques d’Arabie saoudite, du Maroc ou d’Egypte. Elle est capable d’identifier l’ensemble des personnes en contact les unes avec les autres.

Les ordinateurs de la NSA déterminent l’existence de groupes hiérarchisés et, à partir d’un "suspect", remontent vers des centaines ou des milliers de personnes. Les données dérivées des appels longue distance servent à déterminer quelles seront les personnes plus étroitement surveillées ensuite. "Le Programme" - tel est son nom - aurait été lancé après la capture, au début 2002, de plusieurs membres importants d’Al-Qaida au Pakistan et en Afghanistan.

La CIA avait alors saisi des ordinateurs, des téléphones cellulaires, des carnets d’adresses contenant des noms, des numéros de téléphone et des adresses électroniques. La NSA a utilisé ces informations pour surveiller ceux qui étaient en contact avec les dirigeants d’Al-Qaida, élargissant en cercles concentriques le nombre de personnes sous écoutes dans le monde et aux Etats-Unis. Il est difficile de déterminer l’ampleur des opérations de la NSA sur le sol américain. Néanmoins, selon des officiels, une des raisons pour lesquelles le gouvernement a décidé de ne pas demander d’autorisations à la justice est que cela aurait été matériellement impossible.

En dépit de leurs dénégations, la coopération des compagnies téléphoniques américaines avec la NSA semble presque totale. Mark Klein, ingénieur pendant vingt-deux ans chez AT & T, a expliqué le procédé à l’organisation Electronic Frontier Foundation, qui a porté plainte contre l’entreprise. Selon M. Klein, qui a fourni des documents prouvant ses dires, un bureau d’écoute a été installé discrètement à côté du commutateur principal d’AT & T, à San Francisco, et les agents ont connecté tout simplement leurs équipements à ceux de la compagnie sur la côte Ouest où travaillait Mark Klein. Cela aurait été aussi pratiqué à Seattle, Los Angeles, San Jose et San Diego.

Des poursuites ont été lancées contre AT & T, mais les 140 pages du document d’accusation ne sont pas publiques, à la demande de la société et du département de la justice. Le réseau téléphonique mondial est aujourd’hui numérisé et informatisé, mais il fonctionne toujours avec des commutateurs qui transfèrent les appels.

L’administration Bush encourage dans la coulisse les compagnies américaines de télécommunication à attirer le trafic international vers leurs commutateurs. Les ordinateurs qui gèrent les réseaux déterminent en permanence les voies les moins encombrées, qui ne sont pas forcément les plus courtes. Cela signifie que de nombreux appels internationaux transitent par les Etats-Unis, même si leur destination finale est ailleurs.

C’est le cas, par exemple, entre l’Europe et l’Asie. Il est bien plus facile pour la NSA de les écouter en utilisant les trapdoors que via des satellites et des stations d’écoute.

Depuis que "Le Programme" a été lancé, le général Hayden a été récompensé à plusieurs reprises par la Maison Blanche. Il a quitté la NSA en avril 2005 pour être nommé directeur adjoint du renseignement national. Le 7 mai, il a été promu directeur de la CIA. M. Hayden a toujours défendu avec zèle les écoutes intérieures.

Le 18 mai, devant la commission du renseignement du Sénat, il déclarait avoir "mis en place ce programme parce que (sa) responsabilité (était) de défendre la nation et la sécurité de la République". "Je ne pouvais pas ne pas le faire, assure-t-il. Je crois sans hésitation que le programme de la NSA de surveillance du terrorisme est légal, nécessaire, et que sans lui le peuple américain serait moins en sécurité. S’il avait existé avant les attaques du 11-Septembre, au moins deux pirates de l’air qui se trouvaient à San Diego, Khalid Al-Mihdar et Nawaf Al-Hazmi, auraient été identifiés."

JPEG - 16.5 ko

AFP/PAUL J. RICHARDS Les locaux de l’Agence pour la sécurité nationale (National Security Agency - NSA) à Washington, en janvier 2006.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :