lundi 23 octobre 2017

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Les services secrets allemands sur la sellette

Pierre Bocev, le Figaro

vendredi 2 juin 2006, sélectionné par Spyworld

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Soupçonnant des fuites dans ses rangs, le service d’espionnage extérieur BND recrutait des journalistes allemands.

LES TROIS PARTIS d’opposition se sont mis d’accord pour exiger une enquête parlementaire sur le rôle joué, à l’intérieur du pays, par le BND, l’équivalent de la DGSE française. Un rapport qui vient d’être publié établit que ce service d’espionnage extérieur a recruté des journalistes allemands pour colmater des brèches dans ses propres rangs et, dans certains cas, espionner les rédactions.

Tout cela a été « dans la plupart des cas contraire » à la loi, estime Gerhard Schäfer, l’auteur de cette étude commanditée par l’organe de contrôle des services secrets du Bundestag. Mais, faute d’avoir pu accéder à tous les documents, cet ancien magistrat reste muet sur les responsabilités politiques : qui, au BND, et qui, à la Chancellerie, savaient quoi à quel moment ?

C’est ce que les libéraux, les Verts et la gauche postcommuniste veulent tirer au clair. En élargissant le mandat d’une commission d’enquête du Bundestag qui se penche déjà sur quelques incongruités du BND dans son action extérieure ou en demandant la mise en place d’une seconde commission, ce que la « grande coalition » ne pourra refuser.

Valse des confidences

Le rapport Schäfer en tout cas laisse perplexe sur « l’esprit maison » régnant au QG du BND à Pullach en Bavière. Avec la disparition de la RDA, puis de l’URSS, les espions sont pour ainsi dire privés de leur raison d’être. Des tensions se font jour, des rivalités naissent, des soupçons de trahison émergent qui ont « laissé des blessures » à ce jour. Dans les 179 pages du rapport, tous les noms sont remplacés par des lettres de l’alphabet choisies au hasard. Mais les fuites dans la presse permettent d’identifier tout le monde ou presque.

A Pullach, la chasse aux sorcières commence lorsqu’Erich Schmidt-Eenboom, un chercheur, publie en 1993 un livre très critique sur le BND, fourmillant de révélations. Pour identifier un ou plusieurs des « dix informateurs » de l’intérieur dont il fait état, il est placé sous surveillance ainsi que six agents soupçonnés pour cause de « proximité avec des journalistes ». Trois ans plus tard et après de considérables dépenses, sans doute, il n’y a « rien qui aurait mérité d’être rapporté ». Malgré la caméra cachée, malgré la fouille systématique de ses poubelles. A l’exception de la mise sur écoutes, tout a été essayé.

Schmidt-Eenboom n’en a rien su pendant dix ans. Jusqu’à l’automne 2005, quand le Berliner Zeitung révèle l’affaire et déclenche le scandale. Dans la foulée, on apprend que l’ancien pourfendeur du BND a lui-même offert ses services aux agents de Pullach en 1997.

Une autre affaire de fuite met le feu aux poudres en 1995. Der Spiegel révèle alors qu’une des grandes réussites du BND, une opération pour court-circuiter la vente de plutonium russe à des terroristes potentiels à l’Ouest, avait en réalité été orchestrée par Pullach pour prouver que la Russie était devenue un marché perméable du nucléaire. Comment le Spiegel a-t-il pu savoir ? Des journalistes sont mobilisés pour espionner leurs confrères et percer le mystère. Et ils s’exécutent, comme Wilhelm Dietl, un baroudeur de l’hebdomadaire concurrent Focus, un habitué du BND auquel il a fourni entre 1982 et 1998 la bagatelle de 856 rapports, surtout sur le Proche-Orient, monnayés très exactement 652 738,91 deutschemarks, soit 333 740,11 €.

La valse des confidences commence. La plupart seront recueillies par une figure légendaire du BND, Volker Foertsch, le chef du contre-espionnage qui, paranoïa oblige, est un temps soupçonné d’être une taupe de Moscou. La question de savoir comment cette collaboration est conciliable avec la déontologie « ne relève pas du domaine juridique », note sobrement le magistrat.


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