mercredi 18 octobre 2017

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Sous le mur de Berlin, le tunnel de la CIA

Pierre Bocev, le Figaro

samedi 17 juin 2006, sélectionné par Spyworld

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Le Musée des Alliés à Berlin fait la lumière sur l’une des plus extraordinaires histoires d’espionnage de la guerre froide.

Le 24 avril 1956, Le Figaro annonçait, en page quatre : « Les Russes accusent : Les Américains écoutaient les transmissions soviétiques. » Et, dans la foulée : « De source américaine, on rejette ces accusations comme ridicules. » Un demi-siècle plus tard, une exposition au Musée des Alliés à Berlin fait enfin toute la lumière sur cet épisode de la guerre froide qui aurait pu être imaginé par John Le Carré tant il plonge dans l’univers glauque des services secrets et en illustre les priorités souvent paradoxales.

Associés aux « cousins » britanniques, les Américains de la CIA avaient en effet réussi en 1955, à partir de leur zone dans Berlin la quadripartite, à creuser dans le quartier de Altglienicke un tunnel jusqu’au secteur soviétique pour mettre sur écoutes les communications de l’Armée rouge. Un boyau de 449,88 mètres, dont les deux tiers sous le territoire de la RDA, creusé avec d’immenses précautions de camouflage, de crainte d’alerter l’ennemi. Il s’agissait de déplacer 3 000 tonnes de terre sans attirer l’attention. Au courant de l’hiver 1955-1956, il a même fallu introduire de toute urgence un système de refroidissement dans l’excavation car, à la surface, le tracé du souterrain apparaissait grâce aux neiges fondues sous l’effet de la chaleur humaine.

Diplomate retourné

Le plan « Gold » est devenu opérationnel le 11 mai 1955. Financé par Washington et exécuté par Londres au prix de 6 millions de dollars de l’époque, il a permis d’engranger secrètement quelque 50 000 bobines d’enregistrements. En réalité, les Soviétiques étaient déjà au courant depuis plus d’un an, dès avant le premier coup de pelle. Moscou en effet avait dès la fin 1953 des informations de première main : George Blake, un diplomate britannique retourné par le KGB pendant qu’il était en captivité en Corée du Nord, était de retour à Londres et affecté aux services secrets. Il venait de livrer à ses commanditaires soviétiques « sept pages » de croquis du futur tunnel anglo-américain, se souvient le général Sergueï Kondrachov, qui dirigeait alors l’antenne du KGB à Berlin.

Son dilemme : Intervenir, c’était griller Blake qui était un atout à Londres. « Il était trop important », se souvient son officier traitant. Résultat : Le KGB n’a « rien dit » au GRU, le service secret concurrent de l’armée dont les communications ont ainsi été écoutées par les Occidentaux onze mois et onze jours durant. Pendant près d’un an, l’Armée rouge a livré ainsi à son insu des informations vitales sur ses forces en RDA et en Pologne, voire sur l’uranium est-allemand destiné au programme nucléaire du Kremlin. Une source « inestimable », juge David Murphy qui était alors numéro deux de la CIA à Berlin. De peur d’exposer George Blake à Londres, le KGB s’est même abstenu de faire passer par ce canal de la « désinformation », explique le général Kondrachov, responsable de l’Allemagne au KGB de 1955 à 1957 et de 1963 à 1967.

Il fallait pourtant faire cesser l’affaire du tunnel. Le 22 avril 1956, jour d’anniversaire de Lénine, les Soviétiques ont ainsi profité des pluies de printemps pour faire faire des travaux de terrassement. La tranchée a ainsi été découverte « par hasard » par des soldats du génie est-allemand. Dans un dialogue enregistré par la CIA aux abois et transcrit à Berlin, l’un d’eux porte le coup de pioche qui met à nu le tunnel et s’exclame : « Regarde-moi ça ! » « C’est fantastique ! », répond un de ses camarades en voyant la centaine de magnétophones « Ampex 350 ».

Cinquante ans plus tard, il ne subsiste plus rien du tunnel, si ce ne sont deux tronçons récupérés bien plus tard et exposés au Musée des Alliés. Trahi par un transfuge polonais, George Blake a été condamné à quarante-deux ans de prison en 1961, mais a réussi à s’enfuir. Il vit toujours à Moscou.


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