mardi 12 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > France > L’exception française du renseignement

L’exception française du renseignement

Laurent Zecchini, le Monde

mardi 11 juillet 2006, sélectionné par Spyworld

logo

Les services secrets n’aiment pas la publicité. Les responsables de la communauté française du renseignement se seraient bien passés de l’affaire Clearstream et du rôle joué par un "as du renseignement", le général Philippe Rondot. Cet amalgame, en partie injustifié, entre l’intéressé et la DGSE (direction générale de la sécurité extérieure), tombait mal. Le principal service de renseignement français a fait des efforts notables ces dernières années pour tendre vers une certaine transparence et restaurer une image de marque qui reste entachée par les affaires Ben Barka et Rainbow-Warrior.

Le sabotage du bateau de Greenpeace, en juillet 1985, a enraciné la vieille méfiance des hommes politiques envers les "hommes de l’ombre", toujours soupçonnés de monter des opérations clandestines susceptibles de se transformer en fiasco politique. La France n’a jamais aimé ses services secrets, même si ses dirigeants n’ont pas de réticence à les utiliser. Il y a, sur ce sujet, une "exception française", qui est culturelle. A Washington, la première personne que le président George W. Bush reçoit le matin est le directeur national du renseignement, John Negroponte. A Londres, Tony Blair consulte régulièrement les chefs de MI5 (surveillance du territoire) et MI6 (contre-espionnage extérieur), qui bénéficient dans l’opinion d’une aura liée à un patriotisme de tradition et à une pratique décomplexée du civisme et de... la délation, laquelle ne choque nullement outre-Manche.

En France, la question des services secrets est presque aussi taboue que la dissuasion nucléaire, et un parfum de soufre s’y attache : les "services", cela a un relent de "barbouzerie", d’officines et de "cabinets noirs". Contrairement aux Britanniques, les Français ne pensent pas qu’il s’agisse d’un métier de gentlemen, et les officiers qui y font carrière risquent fort de passer à côté de postes prestigieux. Le chef de l’Etat ne reçoit pas fréquemment le directeur général de la DGSE - sauf en période de crise -, laissant ce soin à son chef d’état-major particulier.

Cette méfiance se traduit par le refus de tous les présidents successifs d’envisager la création d’un poste de directeur national du renseignement, comme aux Etats-Unis, qui coordonnerait l’action des "services". Depuis Louis XV, véritable inventeur des services secrets modernes avec le "secret du roi", les "monarques" - à plus forte raison sous la Ve République - cultivent une attitude ambivalente envers les services secrets : ils les utilisent parfois indûment (à des fins politiques), mais ils s’en méfient trop pour leur laisser la bride sur le cou.

Un "tsar" du renseignement, qui risquerait de s’ériger en contre-pouvoir, est inenvisageable en France, où le chef de l’Etat est le chef de la politique extérieure et des armées. Le renseignement, c’est du pouvoir, et le pouvoir, l’hôte de l’Elysée ne le partage pas, quitte à créer une structure de renseignement parallèle, sous son contrôle. La dyarchie constitutionnelle française - président et premier ministre - et les risques de la cohabitation limitent la possibilité de concentrer les services dans une seule entité : la création d’un Conseil national de sécurité à la française n’est pas pour demain.

Un tel blocage conforte le cloisonnement, cette maladie congénitale des services secrets. Officiellement, c’est pour la bonne cause : la sacro-sainte "protection des sources" et le souci de diversifier les canaux d’information. Poussée à l’excès, cette propension est synonyme d’inefficacité, de duplication et de maladie du secret : en France, on abuse de la classification "secret défense" pour des télégrammes du Quai d’Orsay qui ne sont parfois que des synthèses d’agences de presse !

Le SGDN (secrétariat général de la défense nationale) s’efforce d’instaurer un minimum de coordination, via le CIR (comité interministériel du renseignement), mais ses résultats sont embryonnaires. Le SGDN, explique sans aménité un praticien de cette maison, fut "longtemps "la Belle au bois dormant", un "mouroir’’ pour militaires prestigieux". La DRM (direction du renseignement militaire) relève du chef d’état-major des armées et du ministre de la défense. Elle a été créée en 1992 pour remédier à une dispersion du renseignement militaire entre les trois armées, mais celles-ci sont en train de recréer des "centres de renseignement" autonomes, au risque de retomber dans le travers précédent. Quant à la DGSE, elle n’est rattachée que de façon organique au ministre de la défense : en pratique, elle organise elle-même la relation qui la lie avec ses "clients" (Elysée, Matignon, Quai d’Orsay, Défense, etc.), et son véritable "patron" reste le président de la République.

SPÉCIFICITÉ ET BUDGET

Bien qu’elle ait été modernisée, avec des résultats significatifs s’agissant de l’échange d’informations entre services (notamment pour la lutte antiterroriste) et de la mutualisation de certains équipements, la structure du renseignement français reste marquée par la guerre froide. Trop souvent, les "services" suivent en parallèle des pistes communes, et se livrent à des analyses redondantes, chacun s’efforçant de conserver sa spécificité et surtout son budget. Il est vrai que le "bruit de fond" engendré par la multiplication des sources d’information, notamment électroniques, a augmenté, rendant de plus en plus nécessaire le décryptage, et donc l’analyse de l’information, laquelle provient, à plus de 80 %, de "sources ouvertes". Ainsi, dans la "communauté" du renseignement, tout le monde fait beaucoup d’analyses et sans doute pas assez de collecte d’informations.

A l’heure de l’interarmisation, de la multinationalisation des opérations militaires et de la défense européenne, la coordination des services de renseignement devrait aller de soi. La France se fourvoierait pourtant en copiant un modèle américain qui n’a rien d’exemplaire : à Washington, le directeur national du renseignement a, en principe, autorité sur tous les services mais, dans la pratique, une féroce guerre d’influence est en cours entre la CIA et le Pentagone, celui-ci étant en passe d’imposer une militarisation de fait des services de renseignement.

Puisque la création d’une Agence européenne du renseignement relèvera longtemps du voeu pieux tant que l’Europe politique sera bloquée, reste la voie française. Compte tenu de la tradition politique et républicaine, celle-ci ne peut être que pragmatique : les services secrets doivent accepter davantage de coordination et de mutualisation de leurs tâches, mais il paraît illusoire de leur imposer une tutelle centralisée.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :