jeudi 19 octobre 2017

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Frégates de Taïwan : les écoutes qui révèlent des négociations secrètes

Eric Decouty, Le Figaro

mercredi 2 mars 2005, sélectionné par Spyworld

Les juges s’intéressent aux conversations d’un ancien cadre de Thomson avec l’intermédiaire Andrew Wang

Un ancien haut cadre de Thomson, mis en examen pour « recel d’abus de biens sociaux », a été entendu lundi par le juge Renaud Van Ruymbeke sur des écoutes téléphoniques menées dans le cadre de l’affaire des frégates de Taïwan. Elles révéleraient que des négociations secrètes avaient été engagées entre l’actuelle direction de Thales (le nouveau nom de Thomson CSF) et l’intermédiaire Andrew Wang, afin de partager le remboursement des quelque 600 millions de dollars que la France pourrait devoir payer à Taïwan.

Plus que jamais, l’intermédiaire d’origine chinoise, Andrew Wang, est au coeur de l’affaire des frégates de Taïwan. Réfugié à Londres, il devrait même être très prochainement « convoqué » par les juges Renaud Van Ruymbeke et Dominique de Talancé. A l’origine de ce rebondissement soudain, un ancien haut cadre dirigeant de Thomson CSF, aujourd’hui âgé de 72 ans : Jean-Claude Desjeux. Mis en examen le 18 février dernier pour « recel d’abus de biens sociaux » (nos éditions du 19 février), l’homme a été longuement entendu lundi après-midi par les magistrats. Cette audition portait sur l’argent qu’il aurait reçu d’Andrew Wang sur un compte bancaire à Zurich, mais surtout sur les écoutes téléphoniques dont il aurait fait l’objet au cours des dix derniers mois. Car le contenu de ces écoutes confère désormais à Jean-Claude Desjeux - officiellement paisible retraité dans le Lot - un rôle essentiel dans les coulisses de l’affaire des frégates.

Ancien directeur juridique de Thomson CSF jusqu’en 1988, il avait ensuite pris la direction du bureau de la société à Washington avant de rentrer en France au milieu des années 1990 pour devenir secrétaire général de la direction des affaires internationales. N’apparaissant plus dans les organigrammes depuis 1996, il était toutefois demeuré consultant auprès de Thales International jusqu’à fin 2002 et jouait encore un rôle secret ces derniers mois.

La rencontre entre Jean-Claude Desjeux et Andrew Wang aurait en fait eu lieu au milieu des années 1990 aux Etats-Unis. Selon l’entourage de l’intermédiaire chinois, interrogé par Le Figaro, les deux hommes seraient alors devenus « amis », le premier prodiguant au second « des conseils juridiques, dans la gestion de son appartement à Paris ».

Les juges ont pourtant découvert qu’en 1997, Andrew Wang avait versé 1 million de francs à Jean-Claude Desjeux, susceptible de provenir des commissions liées au marché des frégates. Sur ce point, Andrew Wang a fait savoir au Figaro qu’il s’agissait d’un prêt n’ayant « rien à voir avec l’affaire des frégates et qui aurait été remboursé ». Cette version semble loin de convaincre les enquêteurs, d’autant que Jean-Claude Desjeux a déclaré sur procès-verbal ne pas avoir rendu le million de francs prêté.

Mais outre la dimension financière, les juges s’intéressent à un autre aspect des relations entre les deux hommes. Jean-Claude Desjeux aurait ainsi servi de principal intermédiaire entre Andrew Wang et l’actuelle direction de Thales. Ce rôle, révélé par les écoutes téléphoniques, a d’ailleurs été largement confirmé lundi par l’ancien directeur juridique.

La mission de Jean-Claude Desjeux consistait à organiser des rendez-vous secrets à Londres avec de hautes personnalités de Thales, parfaitement identifiées. L’objet de ces rencontres était de trouver une solution amiable au litige financier entre la France et Taïwan, relatif aux marchés des frégates. L’État français risque en effet de devoir rembourser les 600 millions de dollars de commissions, alourdis des intérêts (lire encadré). Selon Jean-Claude Desjeux, une répartition de cette « dette » aurait ainsi été proposée à Andrew Wang, l’intermédiaire chinois réglant une partie, Thales et la Direction des chantiers navals (DCN) se partageant l’autre. Sollicité par Le Figaro sur cette répartition, Andrew Wang - dont 920 millions de dollars ont été bloqués sur ses comptes suisses - nous a fait répondre par un simple : « pas de commentaires ». Du côté de Thales, les avocats comme la direction n’ont pas souhaité réagir, tout en indiquant « qu’il n’est pas interdit de rencontrer M. Wang », lequel ne fait, pour l’instant, l’objet d’aucune poursuite.

En plus de cette négociation secrète, les écoutes téléphoniques de Jean-Claude Desjeux ont révélé un autre élément troublant. Lors d’une conversation avec Andrew Wang, l’ancien cadre lui aurait expliqué que la France avait envoyé « deux émissaires » en Suisse afin de convaincre le gouvernement de ne pas communiquer le contenu de ses comptes bancaires aux juges parisiens. Interrogé sur ce point, lundi, Jean-Claude Desjeux a confirmé avoir eu connaissance de cette intervention éventuelle mais affirmé tout ignorer des deux personnes en question. Autant d’éléments que le juge Van Ruymbeke va désormais s’atteler à vérifier.


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