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Renseignement et espionnage

Wesley K. Wark, l’Encyclopédie canadienne

dimanche 30 juillet 2006, sélectionné par Spynews

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Le renseignement et l’espionnage sont des domaines controversés d’activités gouvernementales, généralement menées secrètement, et qui suscitent souvent dans le public une grande fascination et, parfois, le malentendu. Dans ce domaine, on perçoit souvent le Canada comme un pays inoffensif ou qui y consacrerait peu de ressources. Des services du renseignement s’y sont pourtant développés et son histoire relativement spectaculaire, bien que récente, fait mentir cette image.

Le renseignement, qui consiste à rechercher des informations susceptibles d’améliorer la sécurité d’un État à l’échelle nationale et internationale, comprend deux champs d’activités : les renseignements extérieurs, dont le but est de permettre à l’État de mener efficacement des activités diplomatiques, militaires et économiques sur la scène internationale, et les renseignements nationaux, qui consistent à déceler les menaces envers l’ordre intérieur sur son territoire et à contrer les activités des services du renseignement étrangers.

L’espionnage est un volet particulier du renseignement et est exécuté par des organisations secrètes dont la tâche consiste à obtenir de l’information par des voies cachées. L’espionnage ne représente donc habituellement qu’une petite partie de l’ensemble des activités du renseignement, ce qui est particulièrement le cas du Canada. En raison de sa position géopolitique, de sa participation à des alliances et de sa puissance relative, le Canada n’a jamais eu besoin de mettre sur pied un service secret d’espionnage sur le modèle du MI6 britannique, de la CIA américaine ou du KGB soviétique. S’il n’y a pas de services secrets au pays, on y trouve cependant des services du renseignement dont les origines remontent au milieu du XIXe siècle.

La première mission de renseignement réalisée au Canada est un mélange typique d’espionnage étranger et d’espionnage national. Au début des années 1860, le gouvernement canadien, alarmé par la menace des FENIANS, met sur pied un service du renseignement pour surveiller les activités de ce mouvement d’Irlandais exilés qui entendent lancer une invasion depuis leurs bases aux États-Unis. Lors des raids (infructueux) des Fenians, en 1866 et en 1870, les agents secrets canadiens peuvent avertir le gouvernement des plans de ces derniers longtemps d’avance. C’est ainsi que le gouvernement apprécie pour la première fois l’utilité d’un renseignement organisé pour les besoins de la sécurité nationale.

Au milieu du XIXe siècle, le gouvernement fait une deuxième expérience timide dans le domaine lorsqu’il décide de doter la nouvelle milice canadienne d’unités de guides spécialisés en reconnaissance et en renseignement. De telles unités sont actives lors de la rébellion de Riel dans l’Ouest canadien ainsi que dans un contingent de volontaires durant la GUERRE DES BOERS, à la fin du siècle. Mais leurs compétences dans le renseignement sont rarement mises à l’épreuve et ces guides sont généralement employés dans l’infanterie à cheval.

En dépit de ces initiatives, le Canada ne dispose d’aucun système du renseignement véritable lorsque la Première Guerre mondiale éclate, en 1914. La guerre met en branle la formation de spécialistes dans certains domaines du renseignement, particulièrement dans celui du renseignement militaire tactique au sein des forces canadiennes combattant sur le front occidental ainsi que dans le domaine du contre-espionnage national. Les activités dans ce dernier domaine sont motivées avant tout par la crainte que les Allemands ne mènent une campagne de sabotage intensif contre le pays et, surtout, contre sa principale réalisation sur le plan économique, les chemins de fer nationaux. L’attaché militaire de l’ambassade de l’Allemagne à Washington, le capitaine Franz von Papen (plus tard ministre et ambassadeur sous le régime d’Hitler), consacre en effet toutes ses énergies à planifier des actes de sabotage au Canada, mais sans le moindre succès. Le complot se termine en queue de poisson en 1916, à la suite de l’échec d’une attaque à la bombe sur un pont du chemin de fer canadien près de la frontière du Maine.

Le gouvernement canadien réagit en pressant la POLICE DU DOMINION, la Royale gendarmerie à cheval du Nord-Ouest, le renseignement militaire et même des agences de détectives privés telles que la Pinkerton à agir contre les saboteurs potentiels. Après 1917, à la suite du succès de la révolution bolchevique en Russie, l’attention se tourne vers la menace des mouvements politiques radicaux au Canada.

Vers la fin de la guerre, en septembre 1918, le jeune service canadien du renseignement survit aux inévitables pressions en faveur de la démobilisation et du retour aux pratiques de temps de paix. Au sein de l’armée, un service du renseignement squelettique se tient au courant des événements mondiaux grâce à son accès au flot régulier de renseignements en provenance de Londres. De son côté, la GENDARMERIE ROYALE DU CANADA (GRC), nouvellement créée, s’emploie notamment à surveiller le radicalisme politique local. Le lien établi entre les activités de la Première Guerre mondiale et celles de la période d’après-guerre en vue d’assurer une continuité fournit un cadre à la croissance future du réseau canadien du renseignement. Mais il faudra attendre la Deuxième Guerre mondiale et toutes ses exigences imposées aux militaires et à la société avant que des services du renseignement mieux organisés voient le jour.

En 1939, au moment où éclate la Deuxième Guerre mondiale, les ressources en services du renseignement dont dispose le Canada sont peu différentes de celles qui existaient au pays en 1914. C’est la défaite totalement inattendue de la France, en 1940, qui, plus que tout autre facteur, déclenche le changement. À l’été de 1940, le Canada se retrouve dans la position du principal allié survivant de l’Angleterre. La mobilisation militaire et industrielle crée un problème de sécurité intérieure potentiellement énorme, compte tenu de la nécessité d’assurer un front intérieur sûr pour contrer les activités appréhendées d’une « cinquième colonne » étrangère. On craint en effet que le gouvernement de Vichy ou l’Allemagne entreprennent des manoeuvres d’espionnage au Canada et que la « guerre secrète » s’étende de ce côté-ci de l’Atlantique. Pour ces raisons, on accorde plus d’attention au travail du renseignement national. De plus, l’inquiétante perspective d’une défaite britannique provoque des démarches en vue de créer au Canada un service du renseignement extérieur indépendant.

En 1941, une fois que la Grande Alliance de l’Angleterre, de l’Union soviétique et des États-Unis est conclue et une fois que le Canada est confirmé dans son rôle de plus jeune allié en temps de guerre, le gouvernement canadien décide d’exploiter de nouvelles formes de renseignement, soit le renseignement sur les transmissions, ce qui lui offre l’occasion de mettre sur pied un service du renseignement indépendant pouvant offrir une contribution utile au grand réseau du renseignement créé chez les alliés.

Au cours de la décisive BATAILLE DE L’ATLANTIQUE, un service de repérage de sous-marins à Ottawa fournit des renseignements sur les transmissions navales à des convois dans le secteur occidental de l’Atlantique les avertissant de la présence menaçante de sous-marins allemands (voir SOUS-MARINS ALLEMANDS, OPÉRATIONS DES). En 1941, on met sur pied un petit service ultrasecret d’analyse cryptographique, nommé « Examination Unit », qui remporte un succès considérable dans l’interception et le décodage de messages d’agents allemands et des messages diplomatiques radiodiffusés du gouvernement de Vichy et du Japon.

Le Canada est aussi entraîné dans la résistance secrète, en fournissant du personnel et des ressources aux organisations britanniques créées par Winston Churchill pour « enflammer l’Europe », le Special Operations Executive (SOE). Des volontaires canadiens se distinguent dans le SOE, particulièrement au cours des missions d’aide à la résistance dans la France occupée. Près d’Oshawa, en Ontario, on installe un camp spécial, nommé CAMP X, où les recrues du SOE reçoivent une formation de base. Le Camp X loge aussi un centre de communications ultrasecret, baptisé « Hydra », pour la transmission transatlantique d’informations de nature délicate.

Certains Canadiens contribuent individuellement au renseignement, en dehors de la sphère des services du renseignement du pays. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute sir William STEPHENSONz (surnommé « Intrépide »), choisi par Churchill pour diriger le service secret britannique à New York durant la guerre.

Sur le front intérieur, la GRC et le renseignement militaire fusionnent leurs ressources pour assurer la sécurité du pays durant la guerre et concentrent leur attention sur l’espionnage et la subversion des agents de l’Axe. La GRC réussit à infiltrer les nouveaux groupes pro-nazis qui surgissent au Canada et parviennent aussi à capturer au moins trois agents allemands envoyés au Canada (deux sont arrivés par sous-marin dans les Maritimes).

À la fin de la guerre, les autorités fédérales, convaincues de l’utilité d’un service canadien du renseignement, sont déterminées à en poursuivre les activités en temps de paix. Le Canada cherche à continuer à participer aux relations spéciales qui se sont établies entre les États-Unis et la Grande-Bretagne en matière de renseignement. Ce souhait se réalise par son adhésion aux dispositions (encore non divulguées) du pacte de 1947 entre le Royaume-Uni et les États-Unis, qui répartit entre la Grande-Bretagne, les pays du Commonwealth et les États-Unis les tâches et les échanges en matière de renseignements sur les transmissions. L’Examination Unit continue, après 1945, de fournir des informations à ce fonds commun de renseignements, et il porte alors le nouveau nom de Centre de la sécurité des télécommunications. Il est situé près d’Ottawa, et ses activités se déroulent sous l’égide du ministère de la Défense nationale.

Les dirigeants du renseignement militaire projettent aussi de poursuivre leur travail dans les années de l’après-guerre et de créer un service du renseignement extérieur actif en temps de paix. Leur projet est toutefois bouleversé par l’affaire GOUZENKO, qui est peut-être le cas d’espionnage le plus alarmant à survenir en territoire canadien. Le 5 septembre 1945, un chiffreur de l’ambassade soviétique à Ottawa fait défection (non sans difficulté) et demande l’asile politique aux autorités canadiennes. Il révèle à la GRC qu’il existe quelques réseaux d’espions soviétiques au Canada qui ont pénétré des postes ultraconfidentiels, notamment au service de chiffrement du ministère des Affaires extérieures, au bureau du haut-commissaire britannique et aux installations de recherche atomique à Chalk River. Ayant consacré peu d’attention aux activités soviétiques au Canada pendant la guerre, la GRC est prise au dépourvu par ces révélations. Le gouvernement s’empresse de colmater les brèches de sa sécurité intérieure en augmentant le rôle de la GRC dans le contre-espionnage et en créant un puissant Conseil de sécurité chargé de surveiller les normes de sécurité et de loyauté dans la fonction publique.

L’affaire Gouzenko et l’entrée du Canada dans l’alliance du Royaume-Uni et des États-Unis en matière de renseignement sur les transmissions sont les deux événements clés de l’après-guerre et fournissent le cadre d’une bonne part des démarches qui s’ensuivront. Depuis 1945, l’essentiel des activités canadiennes relatives au renseignement extérieur a trait à l’adhésion du Canada aux réseaux d’alliances de l’OTAN et de NORAD. Les renseignements sur les transmissions donnés par le Canada, y compris l’information provenant de la chaîne de radars de l’Arctique, continuent de jouer un rôle important dans le cadre des ces alliances de défense, qui permettent au Canada d’avoir accès à un fonds important de renseignements stratégiques.

L’affaire Gouzenko a mis le gouvernement et le public en garde contre les réalités de l’espionnage international et a accéléré l’expansion du service de contre-espionnage au sein de la GRC. Depuis 1945, le Canada demeure la cible des espions de diverses puissances étrangères, principalement à cause de sa proximité avec les États-Unis et de son rôle en tant que partenaire d’une alliance occidentale. Selon le rapport final de la Commission McDonald (voir COMMISSION D’ENQUÊTE SUR CERTAINES ACTIVITÉS DE LA GENDARMERIE ROYALE DU CANADA), publié en 1981, 20 personnes ont été accusées d’espionnage en vertu de la Loi sur les secrets officiels et 42 diplomates ont été expulsés du pays pour activités d’espionnage depuis 1945.

La GRC est demeurée l’autorité principale en matière de renseignement national jusqu’à la création, en juillet 1984, du SERVICE CANADIEN DU RENSEIGNEMENT DE SÉCURITÉ (SCRS), organisme civil et distinct, chargé de remplir le même mandat que celui qu’avait le Service de sécurité de la GRC, dissous principalement à cause des nombreuses critiques sur son rendement. Lorsque, en 1987, le SCRS a été à son tour réprimandé pour les mêmes raisons, on a procédé à une série de réformes qui l’ont obligé à se départir de l’héritage que lui avait transmis la GRC, en bonne partie par les agents et les procédures issus du Service de sécurité.

Un problème dont le SCRS a sans doute hérité du Service de sécurité de la GRC est le cauchemar de la « taupe », agent double ou agent de pénétration, qui a accès de l’intérieur aux secrets du service du renseignement. Aucun Kim Philby ne figure au dossier, mais au moins un agent du Service de sécurité de la GRC, James Morrison, ayant pour nom de code « Long Knife », a été reconnu coupable d’espionnage pour le compte de l’Union soviétique. Leslie James Bennett, un agent de contre-espionnage de longue date, a été forcé de démissionner parce qu’on le soupçonnait d’être un agent soviétique, ce qui n’a jamais été prouvé. Plus récemment, le cas de E. Herbert NORMAN, le diplomate de carrière qui s’est suicidé, en avril 1957, tandis qu’il faisait l’objet d’une enquête de la GRC, a ravivé la controverse. Cependant, le service du renseignement national fait face à des problèmes dans de nouveaux domaines : le TERRORISME, le commerce mondial de la drogue, l’immigration illégale de même que l’espionnage économique et technologique, qui finiront peut-être par jeter dans l’oubli les traditionnels problèmes de contre-espionnage comme celui de la taupe.

Les services canadiens du renseignement, malgré leur taille restreinte, sont devenus au cours des ans une partie intégrante du gouvernement. En cette ère de l’informatique, de féroce compétition et de violence à l’échelle internationale, ces services continueront sans doute à évoluer et à jouer un rôle dans le maintien de la sécurité nationale.


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