samedi 21 octobre 2017

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Le pouvoir d’inspiration de Ben Laden : un exemple de résistance sans leader

Michael Scheuer - Terrorism Focus (Jamestown Foundation)

samedi 5 août 2006, sélectionné par Spynews

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Au début du mois de juin dernier, les services de renseignement canadiens démantelaient une cellule de 17 jihadistes, inspirés par Al Qaïda, mais qui ne dépendaient pas du réseau de Ben Laden. Un mois plus tard, la presse américaine révélait le démantèlement d’une autre cellule de six personnes, disséminées sur trois continents et qui visait à faire exploser un tunnel reliant le New Jersey à Manhattan (New York).

Dans l’article ci-dessous traduit du Terrorism Focus de la Jamestown Foundation, Michael Scheuer, ancien chef de l’unité de la CIA chargée de traquer Ben Laden, nous éclaire sur le démantèlement de cette cellule et le pouvoir inspirationnel d’Al Qaïda, qui semble être devenu une structure fonctionnant sur le principe de la résistance sans leader.

Manhattan reste une cible qui fascine des groupes terroristes. La récente découverte d’un complot terroriste pour détruire un tunnel souterrain reliant le New Jersey et la ville de New York afin d’ inonder la partie inférieure de Manhattan offre une occasion d’évaluer l’impact des efforts d’Oussama Ben Laden pendant plus d’une décennie pour inciter d’autres personnes à entreprendre des opérations contre les Etats-Unis sans l’aide directe d’Al Qaïda, ni sa supervision. Parmi tous les objectifs définis par Ben Laden pour Al Qaïda, la capacité d’incitation ou d’inspiration d’autres musulmans au jihad a toujours constitué sa priorité principale. Affirmant qu’il n’est somme toute qu’un individu et qu’Al Qaïda constitue tout au plus une organisation d’avant-garde, Ben Laden a expliqué que l’objectif d’Al Qaïda visant à éloigner le plus possible les Etats-Unis du Proche-Orient ne pouvait être atteint que si d’autres musulmans décidaient eux-mêmes de former des groupes, de prendre des armes et de lutter contre les « Croisés ». Selon les informations disponibles jusqu’ici concernant la cellule de New York, celle-ci semble avoir suivi le modèle encouragé par Ben Laden depuis 1996.

La cellule qui a été démantelée durant la première semaine de juillet était encore en phase de planification et était dirigée par un Libanais de 31 ans, Assem Hammoud. Vivant à Beyrouth au moment de son arrestation, Hammoud avait terminé ses études de commerce en 2002 à l’Université Concordia de Montréal et enseignait l’économie, l’éthique des affaires et les ressources humaines à l’Université internationale de Beyrouth. Comme d’autres individus impliqués dans des cellules récemment démantelées et inspirées par Al Qaïda, Hammoud menait une vie tout à fait normale, n’avait pas de casier judiciaire, avait grandi dans une famille nombreuse dont aucun membre ne semblait connaître ses tendances radicales. La mère d’Hammoud a ainsi déclaré aux médias que son fils buvait de l’alcool, avait des petites amies et ne présentait aucune ressemblance avec des militants islamiques. La famille d’Hammoud ne semblait pas consciente qu’il avait suivi un entraînement avec des armes légères à Ain al-Hilweh, un camp de réfugiés palestinien près de Sidon. Hammoud s’était rendu aux Etats-Unis à plusieurs reprises, mais le FBI a déclaré « qu’aucune de ses visites n’était liée à la cellule » [1].

Assem Hammoud - qui utilisait le pseudonyme d’Amer al-Andalusi - semble avoir été le chef d’une opération terroriste totalement « virtuelle ». Les comptes rendus publiés jusqu’ici font état de réunions entre Hammoud et d’autres individus afin de planifier un attentat suicide dans un tunnel reliant le New Jersey et la partie inférieure de Manhattan. Le groupe ne s’était jamais rencontré, mais communiquait par Internet et était disséminé sur trois continents. Trois des huit membres de la cellule sont maintenant sous les verrous : Hammoud, un Syrien dont le nom n’a pas été révélé et un individu dont la nationalité n’a également pas été dévoilée. Hammoud a été arrêté par les forces de sécurité libanaises en avril sur un mandat d’arrêt d’Interpol, mais les autorités libanaises ont déclaré qu’elles n’avaient pas fait état de son arrestation à la demande des Etats-Unis. Le FBI a déclaré que l’identité des cinq autres membres de la cellule - un Saoudien, un Yéménite, un Jordanien, un Palestinien et un Kurde iranien - était connue, mais qu’ils n’avaient pas été arrêtés [2].

Le FBI et le Département américain de la sécurité intérieure (Homeland Security, DHS) ont souligné que la cellule n’était encore que dans une phase de planification ; aucun explosif n’avait encore été acquis, il ne semblait y avoir aucun soutien financier apparent et aucun des membres de la cellule n’avait visité New York. En fait, Hammoud lui-même aurait planifié une visite de quatre mois dans un camp d’entraînement d’Al Qaïda au Pakistan pour acquérir les compétences nécessaires afin de mener à bien l’opération. Selon certains compte-rendus, Hammoud aurait été arrêté deux jours avant son départ pour le Pakistan. Ceci dit, le FBI a affirmé qu’Hammoud avait prévu les attentats pour octobre ou novembre 2006 et le ministre de l’intérieur libanais, Ahmed Fatfat, a déclaré le 8 juillet qu’Hammoud avait admis « son rôle dans la préparation secrète d’une opération terroriste majeure aux Etats-Unis ». Il a ajouté que les informations retrouvées dans l’ordinateur d’Hammoud étaient « très importantes du fait qu’elles contenaient des cartes et des plans pour la préparation d’un attentat à la bombe ». Les médias ont précisé que certaines cartes utilisées par Hammoud pour cibler des zones de New York avaient été téléchargées sur le site du DHS. Commentant les arrestations, le secrétaire du DHS a déclaré « nous n’avons pas attendu et nous n’attendrons pas que la « mèche soit allumée » ; « nous intervenons aussi rapidement que possible... Nous n’avons jamais craint que cette cellule passe à l’action [3] ».

Alors que la remarque de Chertoff semble totalement correcte, il y ici un danger d’omettre la dimension qui semble la plus troublante de cette cellule démantelée : une tendance révélée par des incidents qui suggèrent une influence croissante de la campagne d’inspiration de Ben Laden. Même s’il n’existe pour l’instant aucune information démontrant un lien direct entre les membres de la cellule et Al Qaïda, Assem Hammoud a déclaré à ses interrogateurs libanais qu’il avait été motivé par l’exemple d’Oussama Ben Laden et les attaques d’Al Qaïda et qu’il agissait sur « ordre religieux de Ben Laden ». Par exemple, Hammoud a déclaré : « Je suis fier d’exécuter ses ordres [4] ».

Hammoud et les autres membres constituent une de ces nombreuses cellules qui semblent s’être réunie et avoir tissé des plans d’attentats sur la base de l’inspiration fournie par les paroles et les actes de Ben Laden. La liste de ces cellules s’allonge rapidement, l’équipe d’Hammoud s’ajoutant aux cellules démantelées en novembre 2005 à Miami, Londres, Toronto, Melbourne et Sydney. De plus, les groupes qui ont attaqué Londres en juillet 2005 et Madrid en mars 2003 étaient plutôt inspirés que contrôlés par Al Qaïda. Dans l’ensemble, l’importance croissance de ce que l’on considère souvent comme de prétendues cellules terroristes « boîteuses » pourrait en fait être un signe que les efforts constants de Ben Laden pour provoquer un « incendie » anti-américain mondial sont fructueux en termes de planification opérationnelle par des groupes totalement indépendants du commandement et du contrôle d’Al Qaïda.

Le démantèlement de la cellule d’Hammoud et d’autres groupes cités ci-dessus démontre le succès de l’objectif avoué d’Al Qaïda « d’écarteler » les services de sécurité et de renseignement des Etats-Unis afin de faciliter les opérations d’Al Qaïda contre les intérêts américains. Dans le cas de l’opération Hammoud, le FBI et la police de New York ont déclaré que l’enquête était en cours depuis une année et associait six services de renseignement étrangers répartis sur trois continents. De plus, une part importante du travail d’investigation semble avoir été effectuée par le biais de la surveillance prolongée de services de discussion en ligne (chat). En d’autres termes, des agents du FBI, de la police de New York, du DHS, six services de sécurité étrangers et probablement d’autres organisations de renseignement américaines ont mené une enquête approfondie d’une année sur un groupe de terroristes présumés qui ne pouvaient pas être considérés comme jouant dans la même ligue qu’Al Qaïda du point de vue de leurs talents et de leur professionnalisme. Ainsi, la cellule d’Hammoud, inspirée par Al Qaïda, n’a pas seulement fait progresser les objectifs d’Al Qaïda en obéissant à la rhétorique de Ben Laden selon laquelle il fallait planifier des attaques indépendantes contre les intérêts américains aux Etats-Unis même, mais également en occupant un certain nombre d’enquêteurs et une importante technologie contre une cible moins redoutable qu’Al Qaïda pendant au moins 12 mois. En somme, la cellule d’Hammoud constitue un exemple du succès des plans de Ben Laden pour inciter les musulmans au jihad et « écarteler » les ressources du contre-terrorisme américain.


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