dimanche 22 octobre 2017

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Ainsi meurent les chars d’assaut

Patrick Vallélian, Laliberte.ch

samedi 5 août 2006, sélectionné par Spynews

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Chaque année, des centaines d’engins sont démobilisés, à l’instar des obusiers M109 des années 1960. Reportage à Ecublens.

Les métaux se frottent. Ils crissent alors que la pince suspendue au bout du câble de la grue glisse lentement sur le long canon de l’obusier blindé M109. La puissante mâchoire s’arrête. Tente de mordre l’acier. En vain. Le canon a gagné. Il reste bien planté dans la tourelle du char. Mais ce n’est que partie remise. La pince revient à la charge quelques secondes plus tard. Plus rageusement. Plus méthodiquement encore. Elle reprend le gros tuyau d’acier dans sa gueule. Elle glisse sur quelques centimètres et réussit enfin à enfoncer ses dents dans l’alliage de fer et de carbone. Enfin, il cède. Crac... Millimètre après millimètre, le canon sort de son support en criant. La grue du ferrailleur Thevenaz-Leduc SA, à Ecublens, près de Lausanne, a gagné. Le char, jadis honneur de l’armée suisse, vient de perdre ce qui faisait sa force. Son honneur...

Sol huileux et sombre Ainsi meurent les machines de guerre à croix blanche dans la grande et haute halle de la société de recyclage de métaux, au milieu des amas de câbles de cuivre, de plaques d’acier, de frigos qui attendent d’être démontés. « Nous recevons des lots de dix chars désarmés au préalable à la place d’armes de Thoune (BE). En tout, nous en aurons traité 56 en juillet », explique Sergio Perotti, fondé de pouvoir de la société vaudoise, alors que les cinq hommes qui travaillent autour de l’engin de mort s’attaquent aux boulons de la tourelle. Ils sautent les uns après les autres et tombent sur le sol huileux et sombre. Bruit sourd à l’arrivée... Dans un jour et demi, le tank aura disparu. Ne restera qu’un amas de pièces découpées avant d’être hachées menu et de partir, selon la demande, en Allemagne, en France ou en Italie. A moins qu’une entreprise suisse ne l’achète pour fabriquer des poutres ou des fers à béton, remarque Sergio Perotti au moment où un élévateur vient chercher les chenilles des chars. Enroulées, elles sont déposées sur le sol. « L’aluminium servira pour construire des voitures. »

Le prix restera secret Et au poids, que représentent ces 20 tonnes de métaux usés ? « Tout dépend du marché des métaux », répond Sergio Perotti. « Mais disons qu’entre 5000 et 15 000 francs, nous sommes dans les prix. » Une bonne affaire pour Thevenaz-Leduc SA ? Top secret, répond le fondé de pouvoir. « Nous nous sommes entendus avec Berne pour ne pas divulguer de chiffres. Tout ce que je peux dire c’est que nous payons le char et que l’affaire est rentable pour nous. » Cela dit, ces montants sont des clopinettes comparés aux millions qu’ont coûtés ces chars à l’achat et aux dizaines de milliers de francs qu’ils pourraient rapporter en cas de vente à un pays tiers. Mais c’était avant la polémique soulevée par l’exportation de vieux matériel de guerre durant l’été 2005. A l’époque, la Suisse voulait vendre 180 chars M113 (*) aux Emirats arabes unis pour un montant de 12 millions de francs sans savoir qu’ils allaient être revendus ensuite à l’Irak, pays en guerre. Ce qui est formellement interdit par la loi. Tollé politique. En mars dernier, le Conseil fédéral a donc décidé que les armements obsolètes seraient revendus ou remis gratuitement au pays producteur. Ou qu’ils pourraient être vendus à un Etat tiers « démocratique », si le pays d’origine donne son aval et si l’acheteur s’engage à signer une déclaration de non-réexportation.

« ça fait drôle... » Voilà qui signait l’arrêt de mort de nos vieux M109, en vente depuis quelques temps déjà. Dans ces conditions, ils n’intéressaient plus personne, explique-t-on chez Armasuisse en ajoutant que les destructions couvrent les coûts. Des coûts dont on ne saura rien. Secret défense... Des secrets dont se moquent les deux hommes qui travaillent à l’intérieur du monstre déchu. Eux préfèrent sourire. « ça fait drôle de démonter un char », confie Sébastien. « Surtout que j’ai servi dans une machine comme celle-là quand j’étais soldat. Enfin, c’était avant que je réussisse à me faire virer. » Une sorte de revanche sur la grande muette pour le jeune homme ? « On peut dire ça comme ça. En tout cas, ça me fait plaisir », répond-il avant de retourner dans la carcasse continuer son œuvre de destruction. Sergio Perotti, lui, avoue tout de même un pincement au cœur à voir ses engins de guerre partir en lambeaux. « J’étais officier à l’armée. Je me dis que c’est du matériel qui peut toujours servir un jour. Enfin, c’est le politique qui décide ». I (*) Jeudi, Armasuisse a annoncé que la société Thévenaz-Leduc s’occupera aussi du désossage de 550 chars de grenadiers M113 vieux d’une quarantaine d’années.


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