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La CIA a transféré des prisonniers à des pays pratiquant la torture

Eric Leser, Le Monde

mardi 8 mars 2005, sélectionné par Spyworld

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Plusieurs enquêtes de la presse américaine ont révélé l’ampleur de cette pratique baptisée "Restitution extraordinaire".

Le "système de prisons fantômes de la CIA", selon l’expression du magazine Newsweek, où sont détenus et interrogés des suspects de terrorisme hors des Etats-Unis, est devenu un secret de Polichinelle. Son existence n’est même plus niée par les autorités. La presse américaine a publié, au cours des dernières semaines, une série d’enquêtes qui corroborent des témoignages de prisonniers libérés. Deux récits ont plus particulièrement attiré l’attention, celui de Khaled Al-Masri, citoyen allemand d’origine libanaise, capturé dans un bus en Macédoine et expédié dans un centre de détention en Afghanistan, et celui de Mamdouh Habib, Australien d’origine égyptienne, interpellé au Pakistan et déplacé successivement en Egypte, en Afghanistan et finalement sur la base de Guantanamo Bay, à Cuba.

Il est admis officieusement depuis longtemps que la CIA (Agence centrale de renseignement) détient les plus importants dirigeants d’Al-Qaida capturés, Ramzi Ben Al-Shaiba, Abdel Rahim Al-Nashiri, Abou Zubaida, Khaled Cheikh Mohammed et Ridouane Isammundin, dans des sites secrets à l’étranger. L’armée américaine a aussi emprisonné des centaines de suspects de terrorisme et de combattants talibans en Afghanistan et à Guantanamo.

Mais le programme secret de la CIA baptisé "Restitution extraordinaire", dont l’existence a été révélée par le magazine New Yorker du 14 février dans un article titré "La délocalisation de la torture", est différent. Il consiste, en évitant les procédures traditionnelles d’extradition, à transférer temporairement des suspects, parfois très ordinaires, dans des pays du Proche-Orient pour les faire parler. Selon le New Yorker et le New York Times du 5 mars, la CIA aurait ainsi envoyé entre 100 et 150 prisonniers en Egypte, en Syrie, en Arabie saoudite, en Jordanie et au Pakistan. Le département d’Etat considère que tous ces pays pratiquent la torture. "Ils n’ont pas le même système légal. Et nous savons ce qu’ils font. Il s’agit tout simplement de trouver quelqu’un d’autre pour faire le sale boulot", a expliqué l’ancien analyste de la CIA Michael Scheuer, qui a dirigé de 1996 à 1999 l’unité spéciale Ben Laden, sur la chaîne de télévision CBS. M. Scheuer est l’auteur du livre Imperial Hubris ("Arrogance impériale"), publié en 2004, qui dénonce la façon dont est menée la guerre contre le terrorisme.

Newsweek et, dimanche 6 mars, la chaîne de télévision CBS, dans son émission d’information "60 Minutes", ont apporté des éléments supplémentaires. Ils ont obtenu les plans de vol d’un avion commercial affrété par la CIA qui transporte les prisonniers de pays en pays, confirmant ainsi, partiellement, les récits d’anciens prisonniers. CBS a diffusé des images montrant un Boeing 737 sur une piste d’atterrissage de l’aéroport de Glasgow en Ecosse. Les auteurs de l’émission affirment qu’ils ont pu suivre la trace de l’appareil à travers des noms fictifs de compagnies. Selon eux, l’avion a effectué, après le 11 septembre 2001, au moins 600 vols vers une quarantaine de pays, dont 30 en Jordanie, 19 en Afghanistan, 17 au Maroc et 16 en Irak. Le Boeing se serait aussi rendu en Egypte, en Ouzbékistan, en Libye et à Guantanamo.

Cité par le New York Times, un responsable anonyme de la CIA justifie le système : "Les renseignements obtenus par ces détenus transférés ont permis de déjouer des opérations terroristes. Cela a sauvé des vies aux Etats-Unis et à l’étranger et a permis la capture d’autres terroristes." Il ajoute que le programme d’extradition n’était destiné qu’à des personnes soupçonnées de connaître des éléments sur des attentats en préparation. Le gouvernement américain a, selon lui, reçu l’assurance que ces personnes ne seraient pas torturées. "Nous ne torturons pas ici en Amérique et nous n’exportons pas la torture. C’est inacceptable pour le président, c’est quelque chose que nous ne tolérerons pas", a affirmé, dimanche, Dan Bartlett, directeur de la communication de la Maison Blanche.

Dans un témoignage écrit remis au Congrès en janvier, Alberto Gonzales, aujourd’hui ministre de la justice et alors conseiller juridique de la Maison Blanche, affirmait que "la politique des Etats-Unis n’est pas de déplacer des individus vers des pays où nous croyons qu’ils seront sûrement torturés, qu’ils soient transférés des Etats-Unis ou de l’extérieur". M. Gonzales avait indiqué "ne pas avoir connaissance que quiconque dans l’exécutif ait autorisé le moindre déplacement d’un détenu".

Selon le New York Times, George Bush a signé, quelques jours après les attaques du 11 septembre 2001, une directive secrète autorisant la CIA à transférer des suspects à l’étranger sans demander l’aval, au cas par cas, de la Maison Blanche ou du département de la justice. Cette pratique n’est pas nouvelle même si elle s’est généralisée. George Tenet, ancien directeur de la CIA sous les administrations Clinton et Bush, avait reconnu devant des commissions parlementaires l’existence de 70 cas de "restitution" autorisés par le président des Etats-Unis avant le 11 septembre 2001.

New York de notre correspondant


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