lundi 11 décembre 2017

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Armée, revue de détail

Dominique Gaulme, Christophe Doré, le Figaro

lundi 4 septembre 2006, sélectionné par Spyworld

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Quand les Français découvrent sur leurs écrans de télévision les premières images de Beyrouth sous les bombes israéliennes, l’élan est unanime. Il faut y aller, il faut les aider, il faut que la France joue son rôle. La première décision de n’envoyer que 200 soldats a beaucoup déçu et les critiques ont fusé de l’étranger et de France où auto-flagellation et dénigrement sont des sports nationaux. Manque de courage, d’argent, de motivation ? Après les déclarations du président Chirac, on respire, mais une chose est sûre, les Français ne (re)connaissent pas leur armée, ni le métier de soldat aujourd’hui. Ce qui est normal dans la mesure où tout a changé en vingt ans et qu’à ce jour, c’est la seule institution française qui se soit « réformée de fond en comble sans jamais s’arrêter de fonctionner » comme le note Jean-François Bureau, directeur de la Dicod (Délégation à l’information et à la communication de la défense).

Cette mutation profonde est due, bien sûr, à la professionnalisation des armées et à la fin de la conscription qui a divisé les effectifs par deux. On peut regretter l’heureuse époque des appelés, mais les temps changent et, ne serait-ce que grâce à la rapidité des moyens de transport, on peut aujourd’hui envoyer des hommes partout dans le monde et très vite. « Qui peut dire aujourd’hui que 700 à 800 hommes ne suffisent pas au Gabon ? Si on a besoin de renforts, en douze heures, ils sont là », explique un proche des cercles ministériels. « Qui peut dire que le système des compagnies tournantes, qui viennent de France par période de quatre mois, n’est pas aussi efficace que l’ancien mode de stationnement en "séjour outre-mer individuel", avec femme et enfants, villas et écoles ? »

Un ancien des troupes de marine explique : « Nous sommes sortis d’une parenthèse de cent cinquante ans environ durant laquelle le rôle du militaire était de détruire ceux du pays en face, au nom du nationalisme, de la sacralisation de la terre des pères, etc. Ce qui revenait à détruire de jeunes conscrits déguisés en soldats. Avec l’armée de métier, comme sous l’Ancien Régime, les hommes sont formés, coûtent cher, et il n’est pas question de risquer leur vie. Curieusement, c’est le soldat de métier qui a une image de brute sanguinaire et le conscrit celle du gentil, alors que l’histoire nous montre que ces cent cinquante ans ont connu les guerres les plus effroyables ! »

On peut se rassurer, ou le déplorer, mais dans ce domaine comme ailleurs, la France n’est plus seule : cette tendance est générale. Les Anglais, sous l’impulsion de Tony Blair, ont été encore plus loin en s’alignant sur l’Amérique pour suivre la doctrine Rumsfeld qui consiste à limiter les forces classiques terrestres, faire un pilonnage aérien supposé « chirurgical » et envoyer des unités d’élite. L’avantage bien sûr est d’ordre budgétaire car, et c’est là le principal problème, une armée bien équipée coûte très cher, et si autrefois la France pouvait se commander deux porte-avions, aujourd’hui elle ne peut qu’espérer faire équipe avec le voisin britannique pour s’en offrir un deuxième.

Autre conséquence de la professionnalisation, comme on continue à former autant d’officiers qu’avant, alors qu’il n’y a plus d’appelés, l’armée ne garantit plus l’emploi à vie et il n’y aura pas de belles carrières pour tous, tout particulièrement dans la marine où il n’y a pas assez de bâtiments. Aujourd’hui, un élève officier est invité à penser à son retour à la vie civile. Il n’est pas encore question de débouchés dans la banque, comme le propose l’académie militaire britannique de Sandhurst, mais c’est plutôt à cause du mode de recrutement des banquiers en France et en Grande-Bretagne. Ici, on prend des HEC, tandis que là, les anciens Guards, qui ne sont pas que de jolis soldats en uniforme rouge et bonnet à poil, sont très recherchés pour leurs capacités décisionnaires. Mais chez nous, les anciens des télécommunications n’ont aucun mal à se recaser, tant l’armée est en pointe dans ce domaine.

Humanitaire : conflit de générations

Autre mutation irréversible, les missions sont aujourd’hui largement « humanitaires » et il semble que les réticences à cette évolution soient surtout une question de génération. Jean-François Bureau remarque : « Dans les années 80, on aurait prédit à un officier ayant passé toute sa carrière à faire le guet sur le front de l’Est qu’un jour nos armées se rendraient en Afghanistan ou au Kosovo, il ne l’aurait pas cru. » Mais il remarque aussi que les armées ont toujours assuré des missions civiles : « Notre mission première est d’être au service de la nation. Cela veut dire Vigipirate (1 500 hommes par jour et 4 500 par an), Vigie air, Héphaïstos (incendies), l’assistance aux pêcheurs... Pour la grande tempête de 1999, il a fallu envoyer 3 500 personnes et la Coupe du monde de football a mobilisé 2 000 hommes, hors gendarmerie, en Ile-de-France. Récemment, on a envoyé des médecins militaires à la Réunion pour soigner l’épidémie de chikungunya. »

Si les anciens se plaignent parfois d’avoir dû « passer toute leur vie à distribuer des couvertures avec un casque bleu sur la tête », les jeunes adorent. D’abord ils voient du pays, ce qui est toujours mieux que de tourner en rond dans une caserne et/ou un bureau, ensuite ils véhiculent une belle image de la France et ont de formidables contacts avec les populations. Ils sont aussi très conscients de ce que ces expériences sur le terrain, qu’il s’agisse de social pur ou de construire des ponts, fera très bel effet sur leur CV quand ils devront quitter l’armée. Un jeune colonel, ancien des commandos et donc peu susceptible d’être pris pour une jeune fille, déclare : « Qui ne serait pas sensible au regard d’un enfant à qui l’on apporte à manger ? Au soulagement d’une population qui peut circuler en paix ? » D’autant que le public, au fond de lui-même, n’aime pas la violence, les réactions à l’affaire Mahé en Côte d’Ivoire en sont la preuve. Il préfère l’image de cette jolie officier de marine qui tient un enfant libanais dans les bras. Question formation, ces missions sont irremplaçables : « Nous envoyons de très jeunes gens et ils reviennent transformés. »

Alors plus de guerre, de vraie ? « La question aujourd’hui est d’éviter que les armes parlent. Depuis une vingtaine d’années, notre travail consiste à éviter des massacres et sauver des gens sans tirer. Ce qui est beaucoup plus compliqué que de tirer. Il faut garder à l’esprit que l’art de la guerre demande traditionnellement des qualités de tactique, de manoeuvre pour amener l’adversaire à renoncer. Du courage intellectuel en plus du courage physique. » Quelque chose qui ressemble plus aux théories du maréchal de Saxe qu’à celles de Napoléon.

Cette nouvelle façon d’utiliser la force de façon « retenue, prudente et technique », pour le maintien de la paix, est partagée par notre plus proche voisin et allié, la Grande-Bretagne, par opposition aux Etats-Unis. Mais le drame bosniaque, avec ses 57 morts, dont la moitié d’accidents, a traumatisé l’armée de terre et sert aujourd’hui d’épouvantail à « tous ceux qui se sentent dépassés culturellement », explique un ancien de Bosnie. Ce qui a fâché, avec quelque raison, est ce qui a été ressenti comme l’interdiction d’utiliser des armes « létales ». Une sorte de devoir de se laisser tirer comme des lapins. Là aussi, il faut nuancer. Un spécialiste, et de la Bosnie, et de l’ONU, ajoute : « En fait, les Français n’ont jamais vraiment lu les règles d’engagement de l’ONU et c’est l’armée qui a le plus pratiqué l’autocensure. L’ONU a toujours autorisé le droit de se défendre par la force, de défendre par la force ceux que vous êtes chargé de protéger, ainsi que les biens, et il est permis de s’opposer par la force à ceux qui s’opposent par la force à votre mission. Qui peut être de distribuer des couvertures ou reconstruire des routes ! »

Le courage est toujours bien là

L’armée de l’air a moins d’états d’âme, dans la mesure où elle n’a pas vécu la Bosnie d’aussi près, mais elle cherche sa nouvelle place. Un avion de chasse ne sait pas ne pas être brutal : taux d’erreur toujours trop important, malgré les progrès technologiques, et « dommages collatéraux ». Ce pourrait être le transport, mais l’avion Transall date de 1963, d’Adenauer et de Gaulle, comme on s’en est rendu compte lors du drame du Darfour. On attend le miracle de l’A400M, un avion à la fois stratégique - c’est-à-dire qu’il va loin, vite et transporte de grosses charges - et tactique, qui se pose sur un terrain très court. Ce qui est antinomique. Malheureusement, ce « compromis impressionnant et inattendu » a deux ans de retard.

Pour ce qui concerne la Marine, les diagnostics diffèrent. L’un déclare qu’elle vit un drame car elle est la grande incomprise du pays, pour des raisons d’élitisme social. Aujourd’hui nous n’avons pas d’adversaires sur et sous l’eau, car les autres marines puissantes sont dans notre camp (Etats-Unis et Grande-Bretagne, quand l’Inde, d’importance secondaire, n’est pas ennemie). L’autre, un ancien de Djibouti, se souvient d’un chef de service de lutte anti-sous-marine sur une frégate s’exclamant à son arrivée : « Quatre mois sans entendre un écho de sous-marin, c’est dur ! » Ajoutons que tout cela coûte affreusement cher, à cause de la force nucléaire incompressible. Et s’il est vrai que de nombreux officiers et sous-officiers se demandent si la structure à laquelle ils appartiennent a un avenir, d’autres, comme le commandant Jean-Louis Vichot que nous avons interviewé, sont beaucoup plus sereins (voir page suivante).

Alors malaise ou pas ? La France a-t-elle les moyens militaires de sa diplomatie ? Le courage est toujours bien là. L’argent, personne n’admettra qu’il y en a assez, mais « en 1996, l’armée avait demandé au nouveau président Chirac 60 000 hommes, nous les avons aujourd’hui », constate Jean-François Bureau. Le matériel s’est également amélioré. La Marine vient d’envoyer au Liban son nouveau Mistral de 22 000 tonnes (à comparer aux 26 000 tonnes du porte-avions Clemenceau). L’Armée de terre attend les programmes Félin (équipement du combattant individuel) et Sperwer (« épervier », un drone) pour assurer au mieux ses missions d’information et de protection. Quant à la motivation, non seulement les hommes ont fait le choix du métier de soldat, mais il semble clair que ce tournant éthique est bien perçu. A part pour quelques irréductibles... mais nous sommes au pays de Goscinny !


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