dimanche 22 octobre 2017

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La mue du FBI en force antiterroriste

Philippe Gélie, le Figaro

lundi 25 septembre 2006, sélectionné par Spyworld

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Depuis les attentats du 11 Septembre, l’antiterrorisme est devenu la priorité de la police fédérale américaine. Au prix d’une révolution interne. Le Bureau fédéral d’investigation (FBI) a été créé en 1908 pour faire la chasse aux criminels équipés de voitures qui fuyaient d’un État à l’autre. Il a bâti sa réputation sur des voleurs de banques comme John Dillinger et des parrains de la Mafia comme Al Capone. Dans les années 1940 et 1950, il étend ses activités au contre-espionnage, face aux nazis puis aux Soviétiques. Aujourd’hui, le terrorisme est devenu sa cible prioritaire. Directeur du Bureau pendant près d’un demi-siècle grâce aux « dossiers » qu’il avait constitués sur des personnalités politiques, J. Edgar Hoover a laissé plus que son nom au quartier général de la police fédérale à Washington : un parfum de soufre et une aura de secret.

L’IMMEUBLE de béton ocre du FBI n’est pas de ceux où l’on pénètre facilement. Depuis que les téléphones portables prennent aussi des photos, on est prié de les déposer à l’entrée. Les visiteurs sont escortés dans tous leurs déplacements, jusqu’à la porte des toilettes. Les « agents spéciaux » autorisés à parler de leur travail sont tous des responsables instruits de leur marge de manoeuvre. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le bunker en nid d’abeille des « Feds » à Washington, à mi-chemin entre la Maison-Blanche et le Capitole, n’est plus seulement le quartier général d’une super-police : il y règne une atmosphère de centrale d’espionnage.

Une banque de 700 millions de données

Le matin des attaques contre le World Trade Center et le Pentagone, Robert S. Mueller entamait sa deuxième semaine en tant que 10e directeur du FBI. Cet ancien marine devenu avocat et procureur a gardé son job depuis, parce qu’on pouvait difficilement lui imputer le passif du Bureau. Mais le FBI a beau avoir été moins critiqué que la CIA, il n’est pas sorti indemne de l’examen des responsabilités qui a suivi la tragédie. Dans son rapport paru en juillet 2004, la commission d’enquête sur le 11 Septembre recense au moins cinq « occasions manquées » par la police fédérale d’arrêter des pirates de l’air déjà infiltrés aux États-Unis. En juillet 2001, alors que 70 enquêtes sont ouvertes sur les réseaux d’al-Qaida dans le pays, le FBI ne pense « pas avoir d’information sur une menace crédible d’attentat ». Durant sa déposition au procès du Français Zacarias Moussaoui, condamné à perpétuité en mai dernier, l’agent spécial Harry Samit avait déploré le refus de ses supérieurs de lui accorder un mandat de perquisition, les accusant d’« obstruction, de négligence criminelle et de carriérisme. »

Si Robert Mueller est toujours là, c’est surtout parce qu’il a pris acte des erreurs passées pour orchestrer une révolution interne. « Le 11 Septembre, le monde a changé et le FBI aussi », dit Jennifer Love, une jeune femme noire propulsée à la tête de la division antiterroriste. « D’une institution réactive chargée de résoudre des crimes nous sommes devenus une agence de renseignements vouée à prévenir des attaques terroristes. C’est notre priorité absolue », souligne-t-elle. Dans la liste des missions dévolues au Bureau fédéral, la lutte contre le crime organisé ne vient plus qu’en sixième position, derrière l’antiterrorisme, le contre-espionnage, la cybercriminalité, la corruption et la protection des droits civils (voir encadré ci-dessous). Environ 60% du personnel ont été réaffectés à la lutte contre le terrorisme et le nombre d’analystes a été multiplié par quatre. Cinquante-six « cellules de renseignements » (Field Intelligence Groups) ont été créées à travers le pays. Pour éviter l’éparpillement, toutes les enquêtes concernant des menaces d’attentats sont dirigées depuis le quartier général de Washington.

« Nous sommes à 100% dans le business du renseignement, insiste Jennifer Love. L’information fait partie intégrante de tout ce que nous faisons. » C’est aussi vrai de la division chargée de lutter contre la criminalité informatique que de la « task force » mise sur pied pour venir à bout du MS-13, un gang d’immigrés salvadoriens comptant près de 10 000 membres dans 33 États. Sur la liste des dix criminels les plus recherchés par le FBI se côtoient Oussama Ben Laden, officiellement poursuivi non pour le 11 Septembre mais pour les attaques contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, James Bulger, chef d’un clan mafieux de Houston, ou Richard Steve Goldberg, dangereux prédateur sexuel. Une gigantesque banque de données a été créée début 2004 pour intégrer 700 millions de fiches disparates, dont les coordonnées de 250 millions de passagers aériens. Ce véritable « entrepôt » d’informations (Investigative Data Warehouse) permet de vérifier mille noms en une demi-heure, alors qu’il aurait fallu auparavant 32 000 heures pour la même opération à travers 50 fichiers distincts.

Grâce à ces nouveaux instruments, le FBI se flatte d’avoir fait échouer au moins cinq projets d’attentats au cours de l’année écoulée. En août 2005, une cellule de quatre hommes constituée en prison a été découverte à Los Angeles en train de planifier des attaques contre des centres de recrutement de l’armée et des synagogues. En février dernier, trois hommes ont été arrêtés en Ohio avant qu’ils ne se rendent en Irak pour lutter contre les forces américaines. En mars, deux suspects venus d’Atlanta ont été capturés à Washington alors qu’ils filmaient des cibles potentielles. En juin, sept militants ont été arrêtés à Miami après avoir été enregistrés par le FBI prêtant allégeance à al-Qaida et projetant d’attaquer les Sears Towers de Chicago. En juillet, une attaque contre les tunnels de New York a été prévenue par l’arrestation du chef du réseau au Liban. « La menace est réelle, bien présente aux États-Unis, assure l’agent spécial Love. Al-Qaida est en partie désorganisée, elle a moins de ressources et a plus de mal à communiquer. Mais son idéologie continue à inspirer des groupes qui se constituent spontanément dans divers pays. »

L’espionnage des citoyens en question

Le rôle du FBI dans cette guerre de l’ombre est de plus en plus débattu aux États-Unis. Lors d’une audition devant la commission juridique du Sénat en mai, Robert Mueller a dû se défendre de surveiller illégalement des associations opposées à la guerre en Irak, y compris les très subversives « Mamies furieuses » (Raging Grannies). L’arrestation des sept de Miami a aussi été critiquée, une « taupe » du FBI ayant apparemment poussé le groupe à la surenchère. « Nous respectons des critères très précis, réplique Jennifer Love. L’inculpation de ces suspects le prouve. » Mais lorsqu’il reçoit des informations captées par le système d’écoutes de la National Security Agency (NSA), déclaré illégal par un juge fédéral et en attente de législation au Congrès, « je ne demande pas d’où elles proviennent », admet James Finch, responsable du département de la cybercriminalité. Ces circuits obscurs se soldent par un bilan judiciaire plutôt maigre : 91% des dossiers de terrorisme ont été classés sans suite cette année et, pour les 420 suspects poursuivis en justice depuis 2002, la peine moyenne prononcée dépasse à peine 20 jours de prison.

Tout cela pousse certains à prôner un démembrement du FBI et la création d’une véritable agence de contre-espionnage indépendante, sur le modèle du MI 5 britannique ou de la DST française. « Le FBI est un excellent service de police, mais c’est tout », estime Richard Posner, juge fédéral et conférencier à l’université de Chicago. Il rappelle qu’un responsable du Bureau voyait récemment dans les militants de la cause animale « la plus grande menace terroriste intérieure ». Selon lui, l’Amérique « a besoin de son MI 5, non pour supplanter mais pour compléter le FBI. » L’idée fait bondir dans l’immeuble J. Edgar Hoover : « Les critiques ne mesurent pas à quel point nous nous sommes transformés en agence de renseignements », plaide John Miller, ancien journaliste rendu célèbre par une interview de Ben Laden en 1998, aujourd’hui chargé de la communication des « Feds ». Signe de cette métamorphose, les sections antiterroriste et contre-espionnage du FBI sont passées sous la supervision du directeur national du renseignement, tandis que la lutte contre le crime « ordinaire » reste sous la tutelle du département de la Justice.

« Une agence globale »

Pour répondre aux défis de l’après-11 Septembre, « l’un de nos meilleurs alliés est le soutien du public », souligne John Miller. La vigilance populaire permet de collecter des renseignements tous azimuts, et la tolérance aux coups de canif dans les libertés publiques facilite le travail des forces de l’ordre. Mais où finit la nécessité, où commencent les abus ? « Le FBI reste un trou noir, on ne sait jamais vraiment ce qu’ils font », se méfie Jeremy Shapiro, de la Brookings Institution. Sous le parapluie du Patriot Act, loi sécuritaire adoptée 45 jours après les attentats, le Bureau émettrait 30 000 « lettres de sécurité nationale » par an, cent fois plus qu’avant 2001, une procédure qui permet d’espionner les appels téléphoniques, la correspondance et les finances de citoyens ordinaires à leur insu. Un autre programme révélé par USA Today viserait des centaines d’étudiants bénéficiaires de bourses. Quant aux interrogateurs du FBI dépêchés à Guantanamo, la direction du Bureau assure qu’ils respectent scrupuleusement les procédures normales : de fait, ce sont leurs rapports qui ont dévoilé les dérives du Pentagone.

Poursuivant sa révolution culturelle, le bunker de Pennsylvania Avenue s’ouvre un peu sur l’extérieur. « Notre mandat est de constituer une agence globale », explique l’agent spécial Tom Fuentes, responsable des opérations internationales. Le réseau de « Legal Attachés » dans les ambassades comprend désormais 280 personnes dans plus de 70 pays. Dès qu’un attentat survient quelque part dans le monde, le Bureau propose ses experts. Plus de cent agents américains ont enquêté à Hambourg sur la piste de Mohammed Atta après le 11 Septembre. Réciproquement, les représentants de pays alliés peuvent avoir accès aux banques de données et aux fichiers d’empreintes du FBI. « Pour avoir des amis, comportons-nous en amis », prêche Tom Fuentes. Même avec les 18 000 services de police locaux aux États-Unis, « l’échange d’informations est devenu la règle, et la rétention l’exception », assure Jennifer Love. Cette relative transparence serait un rempart contre les dérives d’une police secrète. Tant qu’il n’y a pas de nouvel attentat sur le sol américain, le FBI peut affirmer : « Nous sommes meilleurs qu’avant. »


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