mercredi 13 décembre 2017

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L’énigmatique monsieur Gaydamak

Airy Routier, Nouvelobs.com

jeudi 28 septembre 2006, sélectionné par Spynews

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« Exilé » depuis six ans, il restait discret. Sur ses missions pour les services français. Sur son rôle dans l’affaire de l’Angolagate. Quels secrets d’Etat le sulfureux milliardaire détient-il ? Airy Routier l’a rencontré

Il boit du petit-lait : accusé de trafic d’armes, de trafic d’influence et de fraude fiscale, en compagnie de Pierre Falcone, de Jean-Christophe Mitterrand et autres célébrités, objet d’un mandat d’arrêt international lancé par le juge Philippe Courroye, le milliardaire Arcadi Gaydamak voit soudain fleurir les reportages élogieux sur lui, dans les télévisions et les journaux du monde entier. « Le Monde » a été jusqu’à le qualifier de « nouveau roi d’Israël » ! Pourquoi ce retournement d’image ? Pendant la vilaine guerre de cet été, alors que le nord d’Israël subissait les tirs de missiles du Hezbollah, Gaydamak créait des villages de tentes dans le sud du pays pour les familles les plus nécessiteuses, entièrement prises en charge. Sur ses deniers personnels, il a ainsi dépensé 1,5 million de dollars par jour. Dernier coup d’éclat du milliardaire : il a acheté un club de basket, puis le Betar, une équipe de football très antiarabe, entraînée un temps par Luis Fernandez, puis, pour faire équilibre, un club palestinien. L’homme ne cesse de reprendre des entreprises en difficulté, en Israël comme dans l’ex-URSS. En 2005, Gaydamak connaît de nouveaux déboires : à Tel-Aviv, il est accusé de blanchiment d’argent et placé quelques heures en garde à vue, sans être inculpé. Il fustige le chef de la police, « félon » à qui il « fera rendre gorge ». Accablé, Arcadi ? Pas du tout, car les télés se l’arrachent : avec son franc-parler, sa façon de s’en prendre violemment aux policiers, aux juges et même aux journalistes qui l’interrogent, il fait de l’audience. Son punch et son art de la provocation séduisent les Israéliens.

Le milliardaire est pourtant le plus cosmopolite des immigrés : il possède aussi un passeport canadien et un passeport angolais. Sa force ? Habitant les trois quarts de son temps à Moscou, il est perçu comme le porte-drapeau de l’électorat russophone, qui aime son histoire de self-made-man. Celle d’un jeune Russe de 17 ans qui émigre en Israël, passe quelques mois dans le kibboutz Beït-Hachita, devient docker à Haïfa, embarque sur un cargo libérien, débarque à Marseille en 1972. Il accumule les petits métiers, passe un BTS en électronique dans une école de Montreuil. Puis, en 1976, il se lance dans les traductions techniques avec une société, Traductions Gaydamak, qui compte jusqu’à 50 salariés. A la chute du communisme, grâce à ses « contacts » auprès des jeunes oligarques, des apparatchiks et des dirigeants du KGB puis du FSB, il fait rapidement fortune. A-t-il été agent secret ? Il le nie, mais en 1982 il est considéré comme un honorable correspondant de la DST. Il fait dans l’import-export et devient un des plus gros propriétaires fonciers de Moscou. Ses domaines de prédilection : le commerce des métaux non ferreux, de viande et de lait. Il possède alors, entre autres, le premier fonds privé de retraite en Russie ainsi qu’une banque, Moskva, avec laquelle il « spécule sur les taux de change ». Il dîne en tête à tête avec Mikhaïl Khodorkovski, propriétaire de la banque Menatep, qui deviendra le patron du groupe pétrolier Ioukos et qui purge aujourd’hui en Sibérie une peine de huit ans de prison pour avoir défié Poutine. Sa fortune actuelle ? Il prétend être devenu, « pour nourrir les habitants de Moscou », le premier producteur mondial de poulets et d’oeufs. Il affirme détenir 1% de Gazprom, dont la valeur en Bourse atteint 280 milliards de dollars. Il possède une radio et un groupe de presse, dont le titre phare « les Nouvelles de Moscou ». Ces derniers mois, il s’est porté candidat, en France, à la reprise de « France-Soir » - « pour rendre service et sauver ce journal ». En vain. A la fin des années 1990, sa fortune explose. Il s’enrichit brutalement en négociant la réduction de la dette de l’Angola à la Russie, qui tombe de 7 à 1,5 milliard de dollars, et lui permet d’empocher une commission faramineuse. En 1993, il vend pour 500 millions de dollars d’armement russe au gouvernement angolais avec le marchand d’armes français Pierre Falcone. Bien que les armes n’aient pas transité par la France, le juge Courroye estime cette vente frauduleuse. Il est poursuivi et mis en examen. Fait étrange : alors que l’instruction du juge Courroye est bouclée depuis juin 2005, la date du procès n’est toujours pas fixée et le parquet de Paris n’a pas transmis son réquisitoire. Pourquoi une telle lenteur ? La personnalité complexe d’Arcadi Gaydamak inquiéterait-elle en haut lieu ? L’homme divise jusqu’à nos services de renseignement. La DGSE le cloue au pilori, mais la DST l’encense, en la personne de Raymond Nart, ancien numéro deux du service, qui évoquait, en 2000, devant un tribunal « son parfait loyalisme à l’égard des institutions françaises, ainsi que de nombreux services rendus à la France ». N’a-t-il pas été décoré de l’Ordre national du Mérite par Jean-Charles Marchiani, alors collaborateur de Charles Pasqua, pour son rôle lors de la négociation secrète en vue de la libération des pilotes français dont l’appareil avait été abattu en Bosnie en 1995 ? Un procès avec Arcadi Gaydamak à la barre pourrait bien être explosif. Il pourrait révéler des secrets encombrants. Toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt international, l’étonnant « exilé » voyage dans son jet privé entre Israël, la Russie et l’Angola... et le reste du monde. Sa femme, son fils et ses deux filles vivent à Paris, à Londres et aux Etats-Unis. Un jour, il reviendra. Pour parler ?

Airy Routier

Gaydamak en six dates

- 8 avril 1952. Naissance à Moscou.
- 22 novembre 1972. Débarque à Marseille, après un an passé en Israël.
- 1993. Organise un contrat de vente d’armes russes en Angola et la réduction de la dette angolaise à la Russie.
- 1995. Participe à la libération des pilotes français prisonniers en Bosnie.
- Décembre 2000. Quitte la France pour Israël, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international.
- 2005. Achète le Betar, club de football de Jérusalem.

« Je parlerai devant mes juges » Le Nouvel Observateur. - Vous êtes, avec Pierre Falcone, l’un des principaux accusés de l’affaire dite de l’« Angolagate ». Mais vous avez quitté la France, au lieu de vous expliquer devant sa justice. Qu’est-ce qui vous autorise, dès lors, à crier au chantage et à l’injustice et à mettre en cause le juge d’instruction Philippe Courroye ? Arcadi Gaydamak. - C’est l’une des dernières affaires des années 1990, marquée par une focalisation des juges d’instruction sur les scandales financiers réels ou imaginaires, avec des coûts phénoménaux d’investigation et de bien maigres résultats, au détriment des enquêtes sur les crimes de sang. Parallèlement, des journaux influents ont témoigné d’un intérêt idéologique et commercial hors de proportion, dès que des hommes politiques ou des personnalités en vue étaient sous les feux de la rampe. N. O. - Qu’est-ce qui vous permet de dire cela ? A. Gaydamak. - Tout simplement parce qu’il n’y a jamais eu de commerce illicite d’armes, comme l’affirment de nombreux juristes, s’agissant d’un contrat concernant deux pays étrangers, sans qu’une seule munition ait transité par le territoire français. Les services du Premier ministre eux-mêmes, consultés par le juge d’instruction, ont reconnu en toutes lettres dans le dossier qu’il n’y avait pas délit. N. O. - Il y a tout de même eu une plainte d’Alain Richard, ministre de la Défense de Lionel Jospin. A. Gaydamak. - Cette plainte a été déposée a posteriori, pour sauver l’instruction. Elle a été explicitement motivée par la pression médiatique. Je suis fier d’avoir contribué à sauver le gouvernement légal d’Angola des griffes d’un mouvement terroriste sanguinaire. Il n’y a plus de victimes civiles. C’est grâce à notre action qu’aujourd’hui ce pays, l’un des plus respectés du continent africain, a été pacifié. N. O. - Vous rendrez-vous au procès ? A. Gaydamak. - Oui, je viendrai m’expliquer devant les juges, forcément plus impartiaux que le juge Courroye. Et vous verrez que ce jour-là on rira de lui comme on a fustigé le juge Burgaud.

Propos recueillis par Airy Routier


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