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Comment le Pentagone a financé la conception d’une arme russe

Viktor Litovkine, RIA Novosti

mardi 3 octobre 2006, sélectionné par Spynews

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Veniamin Efremov a bien réussi à duper le Pentagone. Avec des dollars provenant tout droit des Etats-Unis, il a conçu une arme que nul ne possède encore dans le monde. Ni les Yankees, ni les Britanniques, ni les Français.

Mais parlons d’abord de cet Efremov et de l’arme unique qu’il a créée.

Le "truc" d’Efremov

Le Who’s Who russe nous informe que Veniamin Efremov, constructeur général de l’Association science-production NPO Anteï, a terminé l’Institut électrotechnique des télécommunications de Moscou en 1951, qu’il est membre de l’Académie des sciences de Russie, lauréat des Prix Lénine et d’Etat, et que ses activités portent sur des radars et des systèmes de direction.

Tout cela est vrai. Mais, à y réfléchir de plus près, vous ne trouverez, dans cette courte note biographique, rien de plus précis. Car telle était la tradition, dans notre pays, dès lors qu’il s’agissait des secteurs des plus sensibles qu’étaient les industries de défense. Mais on sait que Veniamin Efremov, constructeur général à NPO Anteï, est l’auteur de plusieurs versions de systèmes mobiles de missiles sol-air pour la DCA de l’armée de terre.

A leur nombre, des systèmes aussi célèbres que les Osa-AKM (portée en distance de 1,5 à 10 km et portée verticale jusqu’à 6 km - ces batteries ont été vendues à 25 pays du monde) et les Tor-M1 (portée en distance de 1 à 12 km et portée verticale de 100 m à 6 km : ils sont aussi appelés "systèmes de missiles sol-air tactiques"). Outre la Russie, des Tor équipent les armées grecque et chinoise. En font partie aussi les systèmes Krug et ses différentes versions (portée en distance de 4 à 50 km et portée verticale de 150 m à 25 km) et les batteries à grand rayon d’action S-300V (portée en distance de 7 à 100 km et portée verticale de 250 m à 25 km). Et, tout récemment encore, naissait le système de défense antimissile de théâtre Anteï-2500 (portée en distance de 200 km pour les avions et de 40 km pour les missiles balistiques, portée verticale de 250 m à 30 km). On en ignore pratiquement tout jusqu’à présent.

Une énigme pour le Patriot

A première vue, l’Anteï-2500 ressemble bien au S-300V, que d’aucuns appellent parfois le "Patriot russe". Six tracteurs sur chenilles composent le système, ainsi que des tubes, comme ceux d’un orgue dans une cathédrale, et des rampes de lancement identiques pour les missiles Gigant et Gladiator.

Mais l’essentiel est ailleurs. Aujourd’hui, l’Anteï tire bien plus loin que son prédécesseur. C’est actuellement l’unique système défensif dans le monde en mesure d’abattre, outre avions et hélicoptères (dont les systèmes aéroportés de détection et de contrôle AWACS et les avions invisibles aux radars Stealth), des missiles balistiques tactiques de théâtre, à des distances allant jusqu’à 200 km et à des altitudes jusqu’à 30 km (les batteries S-300V les "atteignaient" à 100 et 25 km "seulement"). Enfin, ce système est en mesure de détruire des missiles d’une portée de 2.500 km (d’où le "2500" inséré dans le nom de la batterie) et volant à une vitesse de 4.500 m/sec.

Il s’agit des systèmes chinois Dongfeng (3, 15 et 25), des batteries américaine ATACMS et française Adès, des Scud S irakiens et des Jericho-2 israéliens, des Pershing américains, lesquels, comme les vieux Scud de fabrication soviétique, équipent toujours de nombreuses armées dans le monde...

Le S-300V "rattrapait" ces missiles d’une portée de 1.000 km et volant à une vitesse de 3.000 m/sec. Même le Patriot Pack 2, objet d’une publicité tapageuse lors de la guerre du Golfe, n’arrive même pas à ces indices (sa portée de destruction maximale est de 40 km seulement, avec une portée verticale de 24 km).

Modernisé, le Pack 3 en serait arrivé, vers 2005, aux distances de 150 km et de 25 km, alors que la distance maximale de départ des missiles détruits par le système aurait atteint 1.000 km.

Mais ce n’est pas tout. On ignore encore si les ingénieurs américains ont réussi à supprimer le principal défaut du Patriot : son missile détruit non pas la tête de fusée mais, le plus souvent, son corps ou son moteur de croisière. Voilà pourquoi le Patriot rate parfois les ogives qui atteignent leur cible (pendant la première guerre du Golfe, il en a été ainsi dans 90% des cas, sur les 65 lancements de Scud. Lors de la deuxième guerre contre l’Irak, on s’en souvient, le Patriot ratait aussi les missiles qui n’arrivaient pas de la "bonne direction", par exemple, depuis la mer).

Le système américain a un autre défaut : ses missiles, qui sont tirés selon un angle par rapport à l’horizon, ne peuvent pas se tourner vers la cible si celle-ci arrive du côté opposé. De ce fait, pour "boucler le circuit", il faut disposer de quatre rampes de lancement au moins. Quant à l’Anteï, une seule lui suffit. Ses missiles partent verticalement pour, à une altitude de 60 à 100 m, se tourner vers la cible.

Autre chose, peut-être la plus importante... L’Anteï-2500, comme, d’ailleurs, le S-300V, frappe précisément la tête de fusée. A 100%, dans tous les cas. Ce système a une charge unique d’action orientée (aucun autre système dans le monde ne possède rien de pareil). Et en plus, il peut tirer simultanément sur 16 missiles balistiques, même invisibles aux radars. Tout autre système est impuissant face aux technologies Stealth...

Voilà. Mais comment donc l’académicien russe a-t-il réussi à concevoir ce système avec de l’argent américain ?

On peut acheter un secret mais pas sa solution

Comment l’académicien russe a-t-il réussi à créer ce système et ce avec l’argent venu directement des Etats-Unis ? Il est clair que ni le groupe NPO Anteï, ni le ministère de la Défense, son client, n’ont disposé, pendant une période prolongée, de l’argent nécessaire. Que ce soit pour verser les salaires et encore moins pour réaliser de nouveaux armements. Mais Efremov a trouvé la solution.

A son client, le ministère de la Défense et à la centrale de commerce d’armements russes Rosvooruzhenie (auj. Rosoboronexport) - sans oublier bien sûr le gouvernement - il a proposé de vendre aux Américains son système de missiles sol-air S-300V, objet, depuis des années, d’une chasse ratée de la part de la CIA. Selon l’académicien, c’était une excellente chance pour la société qui modernisait les batteries Patriot de réaliser enfin les objectifs assignés par le Pentagone.

Je ne pas pense pas qu’il soit nécessaire de préciser la nature des réponses que l’académicien a entendues de la part des généraux. Un geste éloquent - un doigt porté à la tempe - a été leur réaction la moins brutale.

A l’époque, nos "spécialistes de l’intox" cherchaient déjà à "refiler" aux Américains via la Biélorussie - certes, avec beaucoup de tapage dans la presse qui dénonçait "la vente par Minsk de secrets de Moscou" - un vieux S-300PMU, un développement du concurrent d’Anteï, les Bureaux d’études Almaz.

Mais quatre batteries d’une version modernisée de ce système, S-300PMU1, avaient déjà été vendues à la Chine et l’espoir était né que ce contrat aurait un prolongement. Mais si un S-300V était vendu aux Américains, la perspective de la poursuite de la coopération avec les Chinois risquait d’être fortement compromise.

Une question délicate se posait alors : si le Pentagone achète un système, pourquoi l’Armée populaire de libération en achète-t-elle un autre ? Pékin a-t-il commis une erreur ? Il était évident que cette question surgirait. Quant aux généraux, ils disaient de leur côté que le S-300V est un système renforçant la DCA et la défense antimissile de Moscou. "Nous ne pouvons pas la compromettre en livrant nos secrets", expliquaient-ils à l’académicien.

Le constructeur général prouvait de son côté que l’algorithme de direction des missiles du S-300V ne saurait être déchiffré même en dix ans et qu’un système de loin plus puissant verrait le jour bien avant. On ne l’écoutait pas. Alors, Efremov a décidé d’accomplir une démarche peu ordinaire, ressemblant fort à un véritable chantage.

A sa demande, le président d’un comité parlementaire, "tapageur et querelleur" - nous ne le nommerons pas - s’est présenté devant un fonctionnaire haut placé, dont dépendait l’autorisation de vendre le S-300V aux Américains. Le député a promis, en cas de refus, d’exiger, devant la Douma, le limogeage du responsable.

Le fonctionnaire a cédé, apposant sa signature au bas de l’autorisation.

Plus tard, l’académicien sera accusé d’avoir vendu "des secrets défense à l’ennemi" et même de "trahison"... Le FSB (service de sécurité) intentera, contre lui, une action judiciaire. Un grand quotidien rapportera que la DCA autour de Moscou n’était plus ce qu’elle était après la vente des missiles de Efremov.

Mais le S-300V vendu aux Américains était tout neuf. En présence de la sécurité et d’experts de Rosvooruzhenie, le système a quitté l’usine où il avait été assemblé. Le Pentagone a obtenu deux batteries (radar de surveillance, poste de commandement, deux rampes de lancement pour les missiles Gigant et Gladiator). Plus 23 missiles sur les 144 nécessaires. Le total, pour 90 millions de dollars.

Il est vrai que les Américains ont d’abord versé à NPO Anteï seulement la moitié de cette somme. Un jeu quelque peu obscur se poursuivait entre le Pentagone et la centrale Rosvoorouzhenie. On soupçonnait que les services de renseignements, de part et d’autre, étaient impliqués.

Il est aussi vrai que Rosvooruzhenie n’a pas livré aux Américains le radar de balayage par secteurs, le coeur du S-300V. Mais l’académicien ne s’en souciait déjà plus.

L’argent obtenu lui a suffi pour mettre au point son nouveau système Anteï 2500. Testé, il est entièrement opérationnel.

P.S. Veniamin Pavlovtich disparaissait le16 septembre dernier, en laissant ses conceptions et ses idées qu’il partageait généreusement avec ses disciples et ses collègues. Cela signifie que l’oeuvre de sa vie est entre des mains sûres et professionnelles.

L’avis de l’auteur peut diverger de celui de la rédaction.


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