dimanche 22 octobre 2017

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Les effets du "LBO" : mon patron est un fonds d’investissement

Cécile Ducourtieux, le Figaro

mercredi 4 octobre 2006, sélectionné par Spyworld

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L’information était en ligne sur le site web du "collectif LBO" (www.collectif-lbo.org) : rendez-vous mercredi 4 octobre, 11 heures, devant l’hôtel Pershing Hall, à Paris. Signe de ralliement : des brassards noirs, "banderoles et tracts bienvenus. Presse et médias également".

Ce collectif cégétiste d’une cinquantaine de membres a donc lancé sa première "action" publique. Objectif : alerter l’opinion sur les conséquences néfastes des "LBO" ("leverage buy out"). Ces montages financiers consistent à racheter des entreprises en ayant surtout recours à l’emprunt. Venus des Etats-Unis, ils furent très à la mode dans les années 1980. Ils connaissent un regain d’intérêt en Europe, parce que les taux sont bas et les firmes à restructurer nombreuses.

Les syndicalistes ont décidé de prendre à partie, à leur sortie de réunion, des membres de l’Association française des investisseurs en capital (AFIC), qui ont leurs habitudes dans cet hôtel de luxe situé à deux pas des Champs-Elysées. Car ce sont eux qui mettent en oeuvre les "LBO" et qui, par conséquent, deviennent les véritables propriétaires des entreprises. Le grand public ne les connaît pas, mais leur puissance ne cesse de grandir.

Leur tableau de chasse en France est impressionnant. Les surgelés Picard, l’opticien Alain Afflelou, les restaurants Courtepaille, le fabricant de tuiles Terreal, le distributeur spécialisé Rexel, l’enseigne de vêtements pour enfants Bonpoint, l’entreprise de construction Cegelec... La liste des sociétés que ces financiers contrôlent s’allonge chaque semaine. Elles sont désormais plusieurs centaines en France. Si l’on en croit la rumeur, cela pourrait bientôt être le tour de la Fnac, de STMicroelectronics ou de Vivendi.

Ces financiers ne sont que quelques milliers dans le monde (dont quelques centaines en France) et les sociétés de gestion qui les emploient restent de toutes petites structures. Elles disposent pourtant de plusieurs centaines de millions de dollars ou d’euros à investir chacune. Voire de plusieurs milliards, dans le cas des américaines Blackstone, KKR et TPG ou de l’européenne Permira. Ces "mégafonds" visent désormais les grands groupes cotés en Bourse.

La spécialité de ces professionnels, des gérants de fonds d’un genre un peu particulier, consiste à racheter des sociétés pour les revendre quelques années plus tard avec une forte plus-value. Le "LBO" leur permet de ne débourser qu’une somme minime. C’est l’entreprise qui, avec sa trésorerie, rembourse la dette d’acquisition. Les patrons des sociétés "sous LBO" sont surtout là pour exécuter la stratégie arrêtée avec les gérants de fonds. Ils doivent en particulier s’assurer que la dette est remboursée aux banques tous les mois. Plus familiers du triangle d’or de la finance parisienne que des usines qu’ils détiennent "en portefeuille", ces gérants seraient les derniers avatars de "l’économie financiarisée" stigmatisée par le collectif LBO.

"De la PME à la multinationale, plus aucun secteur de l’industrie et des services n’est à l’abri", prévient Philippe Matzkowski, un des fondateurs du collectif LBO. Délégué CGT chez Eurofarad, un fabricant de composants électroniques "sous LBO", le jeune homme dénonce le non-respect des conventions collectives ou la proportion anormalement élevée de salariés payés au SMIC. "Les financiers ciblent des entreprises saines et les déstabilisent. A cause du LBO, leurs ressources vont au remboursement des dettes au détriment de l’investissement, des salaires ou des conditions de travail. Tout est bon pour écraser les coûts, y compris les licenciements", assure-t-il.

"Les fonds sont des actionnaires de très court terme, ils n’ont pas de vision industrielle et considèrent l’entreprise comme un vulgaire produit à revendre. Pire : comme ils sont assez opaques, on n’arrive pas à mettre en cause leur responsabilité", renchérit Philippe Larasse, délégué CGT à la Caisse des dépôts et consignations.

Interrogés quelques jours avant la manifestation du collectif LBO, des représentants français de la profession de "capital-investisseur" refusent d’être diabolisés. "Cela fait plus de quinze ans que je fais ce métier. Je n’ai encore tué personne, je n’ai pas tronçonné d’entreprise en quatre, ni poussé l’une d’entre elles à déposer le bilan", proteste Olivier Millet, 42 ans, président du directoire d’Ofi private equity. Sa société d’investissement vient de racheter Axson, un spécialiste de résines industrielles.

"Evidemment qu’il y a des excès", reconnaît le professionnel. Surtout en ce moment. Les fonds sont si nombreux et les banques leur prêtent avec tant de facilité que les comportements spéculatifs se multiplient. "Mais ils restent marginaux", assure M. Millet.

Il est vrai que les fonds réduisent les coûts quand ils deviennent propriétaires des entreprises. Vrai aussi qu’ils les endettent alors que, parfois, elles ne devaient rien aux banques.

"Mais il n’est pas question de les asphyxier. Sinon, comment trouverions-nous à les revendre ?", fait observer Patrick Sayer, 48 ans, président de l’AFIC. "Un de nos savoir-faire, c’est d’endetter l’entreprise tout en lui laissant la possibilité d’investir. Le but, c’est de la développer. Regardez nos chiffres : selon une étude de l’AFIC, les sociétés sous LBO créent plus d’emplois que celles de l’indice CAC 40. Il peut y avoir des cas où des emplois disparaissent. Mais pour un emploi supprimé, ce sont dix autres qui sont créés du fait de la croissance", ajoute-t-il.

Les financiers reconnaissent aussi qu’ils ne se déplacent dans les entreprises que pour participer aux conseils d’administration. Que leurs contacts avec les salariés et les syndicalistes se limitent aux réunions du comité d’entreprise. "Il ne faut pas tout confondre. Le patron reste le patron. Nous, nous ne sommes que des actionnaires", précise Jean Eichenlaub, 39 ans, responsable du bureau parisien d’European Capital, un fonds qui possède, entre autres, Royal Moto France, distributeur d’accessoires de moto, et Marcopolo, fabricant de sushis pour la grande distribution.

Mais les gérants réfutent leur supposé "court-termisme". "Les investisseurs en Bourse peuvent prendre la décision de vendre leurs actions à tout moment, pas nous qui nous engageons à investir dans l’entreprise sur toute la durée des plans stratégiques que nous validons", prétend Philippe Robert, 42 ans, un des associés de Permira. Son fonds a notamment racheté la chaîne câblée Premiere en Allemagne et TeleDanmark, l’équivalent danois de France Télécom.

"Et les sociétés dont le capital est détenu par une famille qui vit sur la bête, vous croyez vraiment que c’est mieux ? Ou les patrons qui, hors de tout contrôle actionnarial, dépensent l’argent à tout va ?", ajoute M. Millet.

Quant à l’opacité qu’on leur prête, là aussi, les financiers crient au fantasme : "Notre activité est réglementée par l’Autorité des marchés financiers" explique M. Eichenlaub. "Nous devons préciser qui sont les investisseurs qui nous confient leurs liquidités. Ce sont surtout des fonds de pension anglo-saxons. Mais pas seulement : j’ai collecté des fonds auprès d’assureurs mutualistes français, comme la MAIF ou la Matmut", précise M. Millet.

Alors, sont-ils néfastes ou utiles pour l’économie, ces fonds d’investissement ? Patrick Sayer, à la tête de l’AFIC, refuse de "rentrer dans une polémique stérile". Mais lui et ses congénères, nouveaux maîtres du capitalisme mondialisé, pourront-ils se soustraire encore longtemps à leurs responsabilités sociales ?


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