mardi 12 décembre 2017

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Interview : Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense

Vincent Groizeleau, MeretMarine.com

vendredi 20 octobre 2006, sélectionné par Spyworld

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A l’occasion du salon Euronaval, qui s’ouvre lundi au Bourget, Michèle Alliot-Marie a accepté de revenir, avec nous, sur l’évolution de la marine et de l’industrie navale. Avec le ministre de la Défense, nous avons évoqué le poids du maritime dans les relations internationales, les grands programmes, le rapprochement entre DCN et Thales au sein de la construction européenne et le poids de l’industrie militaire, notamment navale, dans l’économie du pays. Michèle Alliot-Marie prend une position très ferme sur le dossier du second porte-avions et annonce la notification du programme des sous-marins Barracuda avant la fin de l’année.

Mer et Marine : Madame le ministre, les navires français semblent de plus en plus souvent engagés dans les opérations militaires et humanitaires. Quelle importance pour la marine dans les missions extérieures ?

La Marine est présente dans tous les domaines d’intervention de la défense. Elle apporte une contribution significative à la plupart des opérations extérieures. Ce rôle a été illustré cet été par la participation des moyens aéronavals de l’opération Baliste à l’évacuation des ressortissants français et européens du Liban. Par l’engagement de ses moyens maritimes, la France participe à la surveillance de l’espace aéro-maritime et au contrôle des trafics liés au terrorisme. La marine soutient également les forces françaises engagées en Côte-d’Ivoire grâce à ses moyens déployés dans le cadre du dispositif Corymbe. Chaque bâtiment de la marine nationale est une parcelle de territoire porteur d’une capacité d’emploi de la force souveraine au nom de l’Etat.

Mer et Marine : La défense, et notamment la capacité de projection, constitue-t-elle un facteur déterminant dans le poids diplomatique d’un pays ?

Richelieu a été le premier à comprendre que le statut de puissance maritime et la maîtrise de la mer conférait « un grand pouvoir sur terre ». La Défense permet d’asseoir l’influence internationale de la France. La partie navale de la défense présente en outre l’avantage diplomatique de ne pas être aussi intrusive dans la souveraineté que les autres armées en bénéficiant de la liberté de la haute mer. Son autonomie, sa capacité à durer en font un outil mobile, endurant, modulable, visible ou discret si nécessaire. Les capacités de projection ne sont cependant pas l’apanage d’une marine militaire. S’agissant de la projection de « transport », les grandes puissances navales ont en effet distingué leur outil de combat de leur outil de transport maritime en faisant appel à des flottes étatiques ou aux marchés d’affrètement. Les capacités militaires d’évacuation de ressortissants sont malgré tout un outil indispensable. Le Liban, à l’été 2006, en a été un exemple, une grande partie des personnes évacuées l’ayant été par voie de mer. Mais au sens de la projection « de forces » dans le cadre d’opérations amphibies ces moyens sont clairement militaires. La composante navale est alors centrale, tant en termes de capacités de projection et d’assaut par voie de mer qu’en termes de commandement initial de l’opération, de soutien tactique et logistique dans la durée et de rembarquement éventuel.

Mer et Marine : Le renouvellement très important des moyens de la marine est-il crucial ?

Les décisions antérieures, ou plutôt l’absence de décisions, ont concentré sur la période actuelle de nombreux programmes navals qui auraient pu être mieux répartis dans le temps. Aujourd’hui le renouvellement des frégates (programmes HORIZON et FREMM), la réalisation de la disponibilité permanente d’un porte-avions et le renouvellement de la capacité en sous marins nucléaires d’attaque (programme BARRACUDA) sont des programmes stratégiques pour les armées et pour la France. De même, le renouvellement des capacités de chasse embarquée avec le programme RAFALE et l’acquisition d’une capacité de porteurs navals des missiles de croisière SCALP (programme MDCN) sont à la fois structurants pour donner à notre pays une réelle capacité d’influence sur la gestion mondiale des crises, au mieux et au plus tôt, en toute indépendance. Enfin, le renouvellement des hélicoptères tactiques embarqués et des hélicoptères de sauvetage hauturier (programme NH90 NFH) ainsi que celui de certaines armes navales (programmes MU 90, EXOCET et Future torpille lourde) assurent la cohérence de l’outil de premier ordre que la France peut mettre en œuvre seule ou en coopération. Nos armées sont cohérentes, performantes et efficaces, cela a un coût que nos compatriotes comprennent bien.

Mer et Marine : Dans la lutte contre le terrorisme et l’action vers la terre, la marine attend de nouveaux outils. Les frégates multi-missions et le SNA Barracuda répondent-ils à cette problématique ?

Le coût de la frégate multi-missions a été optimisé par la coopération et le nombre des unités mises en services. Elle réunira des capacités de mobilité, de persistance, d’information et de combat qui permettront à la France de mener en tout point des océans une action extrêmement modulée, adaptable et flexible. Cette action ira de la présence et de la surveillance pour le recueil de renseignement, à l’intimidation, à l’insertion de forces spéciales par air ou par mer et enfin à la frappe, littorale ou en profondeur, sous très faible préavis s’il le faut. BARRACUDA aura également quasiment toutes ces qualités. De plus, il pourra mettre en œuvre des véhicules de forces spéciales, des missiles à changement de milieu et des mines, sera plus adapté que les AMETHYSTE à la navigation en eaux littorales, aura une excellent connexion aux réseaux tactiques et opératifs et portera le missile SCALP navalisé, qui permet de frapper avec précision des objectifs terrestres à longue distance, sans aucun préavis du fait de sa discrétion fondamentale. C’est là que l’on peut vraiment parler de « foudroyance », principe capital dans les opérations.

Mer et Marine : D’importants retards ont néanmoins été enregistrés sur les grands programmes, comme les frégates et les SNA...

Les 8 premières frégates multi-missions (FREMM), programme mené en coopération avec l’Italie, ont été commandées en 2005 à travers un contrat historique par son ampleur. Ce programme comporte 17 unités dont 8 à vocation anti-sous-marine. La première unité devrait entrer en service en 2011 et compte tenu de la cadence de livraison retenue, 7 FREMM seront en service en 2015. Le contrat Barracuda est aujourd’hui en cours de finalisation et sa notification interviendra d’ici la fin de cette année. Le premier des six SNA sera ainsi livré en 2016, en cohérence avec le calendrier de retrait du service actif des SNA actuels de type Rubis.

Mer et Marine : Après une grande vague de restructuration industrielle, conserver des entreprises comme DCN et les ex-Chantiers de l’Atlantique, désormais Aker Yards France, est-il stratégique pour le pays ?

DCN est et restera l’acteur privilégié pour la maîtrise d’œuvre des navires fortement armés (dont les frégates ) ; cette position est renforcée par le rapprochement DCN-Thales. A contrario, les navires de servitude et de soutien ainsi que les plates-formes propulsées (notamment celles de grande taille type porte-avions) sont un marché où Aker Yards est susceptible d’apporter des solutions intéressantes sur le plan économique pour satisfaire les besoins de la défense. DCN et Aker Yards ont donc toute leur place, chacun avec ses spécificités, sur l’échiquier national.

Mer et Marine : Une nouvelle étape se dessine donc avec l’alliance DCN Thales. Au-delà d’une consolidation nationale, est-ce un pas vers l’Europe de la défense ?

L’objectif du rapprochement entre Thales et DCN est bien de créer un pole naval français puissant rassemblant autour de DCN, l’ensemble des capacités industrielles françaises des « systémiers » navals. Ce rapprochement permet de faire cesser les concurrences franco-françaises, en vue de préparer la consolidation européenne du secteur. Dans cette perspective, cette opération permettra également de donner à DCN un actionnaire industriel actif et crédible, confortant DCN en interne, en Europe et à l’export. C’est une nécessité industrielle face à l’émergence de nouveaux acteurs, dans une économie mondiale toujours plus concurrentielle. C’est aussi une exigence politique, celle de l’affirmation de l’Europe de la Défense. C’est mon ambition dans le cadre d’une « autonomie compétitive européenne ».

Mer et Marine : Dans cette optique de consolidation européenne, vous avez beaucoup défendu les programmes en coopération, notamment avec l’Italie. Ces programmes doivent-ils donner naissance à un embryon de marine européenne ?

La volonté de coopération européenne s’est concrétisée ces dernières années et la France est pionnière en matière de programmes navals avec les FREMM conçues avec nos partenaires italiens, et du programme de porte-avions n°2 en partenariat avec les britanniques. Ces coopérations garantissent un niveau d’interopérabilité de nos moyens qui complète la mise en cohérence des instruments diplomatiques et militaires et la mutualisation de capacités de planification et de gestion de crises. Ces partenariats et coopérations ne peuvent que faciliter les engagements militaires de l’Union européenne au profit de la sécurité et de la paix dans le monde.

Mer et Marine : On parle beaucoup du second porte-avions depuis quelques mois. Que répondez-vous aux détracteurs du projet et à ceux qui estiment que le programme risque d’être abandonné avec les élections de 2007 ?

Il sera difficile d’interrompre une coopération pleine et entière qui fonctionne parfaitement sous l’impulsion d’une volonté partagée par la France et le Royaume-Uni. Depuis le début de cette année, les équipes françaises et britanniques, du côté étatique aussi bien que du côté industriel, travaillent activement et en bonne entente pour obtenir la plus grande communauté des designs, tout en respectant les besoins opérationnels de nos marines respectives. Nous attendons pour la fin de cette année une proposition technique et commerciale engageante de la part de l’industrie qui devra exploiter au mieux la communauté de définition mise en place par nos deux pays dans le but de nous proposer les solutions les plus intéressantes sur le plan économique. Le montant très significatif d’autorisation d’engagements prévu en programmation de loi de finances 2007, soit 700 M€, illustre bien que la décision de lancer la réalisation du PA2 est une décision ferme, définitive, sur laquelle nous investissons.

Mer et Marine : La défense coûte cher. Certains souhaitent voir les crédits diminuer. Qu’en pensez-vous ?

Certains ont pu considérer que le budget de la défense était une variable d’ajustement et que la baisse de ses crédits était sans incidence sur la sécurité des Français, la préservation de nos intérêts nationaux, la sécurité des approvisionnements énergétiques voire notre dynamisme économique et sur la place de la France dans le monde - c’est irresponsable. Le monde reste cependant plus que jamais dangereux et les Français en sont parfaitement conscients. Les crises se multiplient, les menaces se diversifient, le terrorisme s’internationalise et les armes de destruction massive prolifèrent. Ce contexte stratégique instable doit nous inciter à la vigilance et à une coopération accrue avec les autres pays européens. La Défense n’est d’ailleurs pas le premier budget de l’Etat et si ses crédits retrouvent aujourd’hui leur niveau de 1999 ils restent inférieurs à ceux de 1990. L’effort financier, significatif, continu et adapté aux objectifs de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD), que la France consacre à sa Défense conforte ainsi l’émergence d’une défense européenne crédible. Depuis 2002, l’accroissement continu du budget de la défense, adossé à une volonté politique forte, place notre pays à la tête du développement de l’Europe de la défense. Pour autant, il convient de ne pas baisser la garde. Le budget la France consacre à sa Défense représente 1,7% du PIB, contre 2,1% pour le Royaume-Uni.

Mer et Marine : Nos concitoyens ont-ils une bonne vision de l’impact de la Défense ? Quelles sont les retombées pour le pays en matière de stratégie, d’emplois et de capacités technologiques ?

La Défense est le deuxième employeur français avec ses 430 000 civils et militaires et reste le 1er recruteur de France avec un flux de 30 000 personnes par an. Grâce à ses implantations réparties sur tout le territoire, la Défense est aussi le 1er investisseur de France et injecte 16 milliards d’euros dans l’économie nationale. Plus de 10 000 entreprises et près de 2 millions de salariés vivent directement ou indirectement de l’effort de Défense que les Français consentent. Enfin, la Défense reste à la pointe de la recherche et du développement avec 3,5 milliards d’euros par an, soit 20% de la R&D française, avec les retombées prévisibles en matière d’emploi, notamment dans les secteurs technologiques.

Mer et Marine : Le projet de loi de finances 2007 est en légère hausse par rapport à 2006. Cet effort devra-t-il se poursuivre dans les prochaines années pour répondre à l’objectif du modèle 2015 ?

Trois lois de programmation militaire ont été prévues pour atteindre le modèle 2015. La première (1997-2002) a été en grande partie gâchée… La deuxième, couvrant la période 2003-2008, a été approuvée par le Parlement, mise en oeuvre par le gouvernement, et est strictement respectée depuis 2003. Je puis dire, non sans un certaine fierté, que cet effort nous a permis de mettre nos forces au niveau d’équipement et d’entraînement des armées les plus modernes et nous a redonné une crédibilité opérationnelle incontestable. Nous n’avons pas le droit de rater la prochaine étape. L’effort doit être prolongé dans la durée. Il en va de notre sécurité, de la place de la France et de l’avenir de l’Europe.


Interview accordée à Vincent Groizeleau - Octobre 2006


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