lundi 18 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > France > Espionnage économique : La France pillée

Espionnage économique : La France pillée

Jean-Jacques Manceau, l’Expansion.com

mercredi 25 octobre 2006, sélectionné par Spyworld

logo

Vol de données, piratage informatique, contrefaçon... Une entreprise française sur quatre est ou a été victime d’actes malveillants de concurrents sans scrupule.

Explosif ! Imaginez une simple clef USB sur laquelle sont consignées les données relatives à un contrat de maintenance de trois frégates vendues par la Direction des constructions navales (DCN) à l’Arabie saoudite : calendriers d’exécution des travaux, tableaux de financement... Un dossier baptisé Chat noir fournit même un relevé très détaillé des défauts de fonctionnement des radars fabriqués par... Thales. Cette véritable bombe provient d’Armaris, une filiale commune de Thales et de la DCN. Deux acteurs majeurs de la défense nationale.

Cette clef, nous ne l’avons pas dérobée dans un bureau d’études de cette société. Nous l’avons trouvée par terre, boulevard Suchet, dans le XVIe arrondissement de Paris. L’anecdote devrait mettre un peu d’animation lors des débats du prochain forum sur l’intelligence économique, organisé le 8 novembre entre autres par... Armaris. Elle donnera aussidu grain à moudre aux experts qui, comme Alain Juillet, le haut responsable à l’intelligence économique auprès du Premier ministre, déplorent les failles de nos entreprises en matière de sécurité.

Selon des chiffres révélés à L’Expansion par les Renseignements généraux, une société sur quatre est ou a été touchée par l’espionnage industriel. « Du géant du CAC 40 à la PME jurassienne, personne n’est à l’abri », précise Hubert Losco, directeur de la division analyse et recherche aux RG. Selon cette enquête, menée sur les neuf premiers mois de 2006, les PME subissent trois quarts des attaques, et les secteurs les plus touchés sont l’automobile (9,5 % des cas) et l’aéronautique (7 %). Un fléau qui coûte chaque année au moins 6 milliards d’euros pour la seule contrefaçon.

Bien sûr, il y a les « jamesbonderies ». Comme ce visiteur indélicat aux semelles équipées d’autocollant double face afin de récupérer des copeaux d’un alliage ultraperformant. Ou ce commercial qui, lors d’une visite de laboratoire, profitait du moindre moment d’inattention de son hôte pour tremper sa cravate dans des bains chimiques innovants.

Mais le vrai sujet n’est pas là. Près de 80 % des renseignements obtenus sur des entreprises le sont de façon légale, en restant « dans le blanc » comme disent les spécialistes. Selon les RG, 30 % des attaques s’opèrent par exemple sur le terrain capitalistique, notamment par des tentatives de prise de contrôle ou de déstabilisation financière (exploiter des difficultés de trésorerie, asphyxier un fournisseur). Pas très éthique... mais légal ! Quant au « noir », comme le vol de matériel et le pillage de brevets, il arrive loin derrière. Pour une raison simple : « L’illégalité coûte cher, déclare Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement. Si l’on se fait prendre la main dans le sac, les dégâts en termes d’image sont irréparables. » Accusée d’avoir eu recours à des méthodes d’espionnage, notamment des écoutes téléphoniques, pour dénicher une taupe parmi les dirigeants de l’entreprise, Patricia Dunn, la présidente du conseil d’administration de Hewlett-Packard, a dû démissionner.

« A quoi bon prendre des risques ? Une incroyable quantité d’informations précieuses est publiée ou en libre accès lors de salons professionnels ou de colloques, et, bien entendu, sur Internet. Le tout est de savoir les trouver, les recouper et les analyser. L’intelligence économique est bien plus efficace que les "barbouzeries" en tout genre », martèle Alain Juillet, à la fois ex-officier de la DGSE et ancien cadre dirigeant de Pernod-Ricard, Suchard et Marks & Spencer.

Rares sont les chefs d’entreprise français qui ont compris l’enjeu. « Nos sociétés consacrent entre 0,2 et 0,3 % de leur chiffre d’affaires à l’intelligence économique, dix fois moins que leurs homologues japonaises et britanniques », assène Rémy Pautrat, ancien patron de la DST, aujourd’hui président de l’Institut d’études et de recherche pour la sécurité des entreprises (Ierse). « L’ignorance coûte plus cher que l’information », disait le président John Kennedy.

Une pensée à méditer. Surtout quand on voit l’activité débordante des Américains en la matière. Parmi leurs initiatives les plus remarquables, citons la création d’un dispositif de veille et d’influence, l’Advocacy Center. « Lancé lors de la présidence Clinton et logé au département du Commerce, cet organisme fait de l’intelligence économique au bénéfice des entreprises américaines désireuses de conquérir des marchés sur le sol européen », raconte Eric Delbecque, secrétaire général de l’Ierse. La méthode : des consulats américains envoient des émissaires, les american present posts (APP), visiter des sociétés innovantes qu’ils savent en mal de financement pour leur proposer un coup de pouce, voire une délocalisation sur le sol américain. Des offres alléchantes auraient été faites, par exemple, sur le pôle technologique de Rennes... « Aux Etats-Unis, le renseignement d’Etat et les entreprises privées collaborent sans complexes. Les patrons ont en tête leur intérêt financier, mais sont tous prêts à aider leur pays à en récolter les dividendes », résume Alain Juillet.

Tout l’inverse de nos dirigeants pour qui commerce et nation ne font pas bon ménage. Individualistes, nos compatriotes n’ont pas l’esprit patriotique chevillé au corps. En témoignent ces exemples de « transferts politico-économiques » qui font tiquer le milieu du renseignement. Ancien ministre de la République (notamment du Commerce extérieur), Yves Galland dirige la filiale française du géant Boeing, l’éternel concurrent d’Airbus. Ancien patron d’Aérospatiale et promoteur français de l’intelligence économique, Henri Martre a un temps conseillé le fonds d’investissement américain Carlyle, proche de la Maison-Blanche et de la CIA. Quant à Clara Gaymard, ancienne présidente de l’Agence française pour les investissements internationaux, elle vient de prendre la tête des activités françaises du géant américain General Electric.

Lentement mais sûrement, face à des attaques qui viennent désormais souvent de Chine, l’Hexagone organise sa riposte, sous l’impulsion des pouvoirs publics. « Jusqu’en 2003, date à laquelle j’ai rendu mon premier rapport, l’intelligence économique était perçue comme une pâle méthode de veille technologique ou de lobbying, ou, à l’inverse, comme un terrain de jeux pour les espions, déclare Bernard Carayon, député UMP du Tarn. Les consultants en profitaient pour vendre leur soupe, les profs de fac enseignaient un brouet indigeste. »

Son rapport, rendu en juin 2003 au Premier ministre, a fait du bruit. Alain Juillet a été nommé dans la foulée par le Premier ministre. Les préfets de région sont devenus des pièces maîtresses dans le dispositif étatique. Et la gendarmerie s’est lancée dans la bataille. Créé en 2005, son Centre de renseignement et des opérations commence à faire parler de lui. Des gendarmes interviennent quotidiennement dans les entreprises avec pour mission de « mettre en lumière leurs éventuelles failles de sécurité et de leur enseigner les bases en matière de lutte contre l’espionnage », explique le colonel Morée, qui pilote l’opération.

La DST organise, de son côté, 720 conférences par an sur ce sujet. « Quand nos services interviennent, ils piratent, durant la formation, les ordinateurs portables des cadres présents dans la salle pour démontrer leur vulnérabilité », raconte Gilles Gray, sous-directeur, chargé de la sécurité et de la protection du patrimoine à la DST. Belle illustration de la désinvolture de nos cols blancs, quand se développent chez leurs concurrents étrangers de véritables stratégies de conquête, voire de pillage technologique.

Simple laisser-aller ou incurie ? Engagés par un fabricant de pièces automobiles qui souhaitait racheter son concurrent, deux enquêteurs privés ont passé deux semaines au comptoir des estaminets situés autour de l’usine, à écouter et deviser avec les salariés de la cible. A l’arrivée, des informations cruciales obtenues sur les projets d’embauche, les fournisseurs... et même les travaux de recherche. « Les Français s’épanchent beaucoup, que ce soit à bord d’un avion, à l’hôtel ou auprès de leur femme », commente Charles Pellegrini, larges épaules et gros cigare, ancien « grand flic », aujourd’hui patron d’une agence privée, CP Conseils. Les plus bavards sont certainement les scientifiques. « Ils n’imaginent pas que des chercheurs puissent se trahir entre eux », déplore un officier de la DST. Le problème est déjà de prendre conscience de sa mésaventure. « Quand on se fait piquer un marché, on pense que l’on a manqué de chance, analyse Thierry Meignen, dirigeant de Destrémont & Associés. En réalité, une perte de contrat est souvent due à une rencontre en apparence fortuite, mais préparée de longue date par des gens malintentionnés. Ils jouent l’empathie avec leur interlocuteur pour lui faire baisser la garde et lui soutirer de l’information. » En trouvant, par exemple, des centres d’intérêt factices. « On joue un personnage, on se fait l’ami de la personne que l’on cible », témoigne le patron d’un cabinet d’intelligence économique. Tel ce consultant, formé pendant quatre mois au jargon de l’aéronautique afin de passer pour un acquéreur d’avions d’affaires. Mandaté par une entreprise française aux Etats-Unis, il a négocié trois mois durant avec son principal concurrent américain, muni d’un vrai mandat d’achat, pour collecter des informations sur sa politique commerciale.

Plus radical, le vol d’ordinateur portable, en très forte hausse depuis quelques années. « On pense d’abord à un acte de délinquance, on déplore la perte du matériel, sans se rendre compte que le PC contenait des données confidentielles. Souvent, de tels vols peuvent couler une entreprise », déplore Thierry Meignen. La DST confirme l’ampleur du fléau. « C’est effroyable le nombre de vols qui se produisent depuis trois ans, raconte un inspecteur. Une fois sur deux, il s’agit d’attaques ciblées et délibérées. » Idéalement, il ne faudrait pas laisser de données confidentielles sur son disque dur. Mieux vaut les stocker sur une clef USB. A condition qu’elle soit cryptée. Car personne n’est à l’abri d’un vol. Ou d’une perte. Ce ne sont pas les experts d’Armaris qui nous diront le contraire.

Retrouvez tous les articles de ce dossier dans le N°713 de L’Expansion, daté de novembre. Avec, au sommaire :

- Face à la contrefaçon, un arsenal de brevets "barrages", "leurres" et "sous-marins"
- Médicaments : les labos pillés à la source
- Et si le stagiaire était un agent double ?
- Grands magasins : opération copie conforme
- Des fonds gloutons à l’arrière-goût de CIA
- Les voleurs butinent les pôles de compétitivité
- Obtenir des tuyaux : les méthodes des pros
- On peut ferrer de gros poissons par téléphone
- Inventer une demande de devis, idéal pour piéger un rival
- Des logiciels fouineurs aux aguets sur Internet


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :