jeudi 19 octobre 2017

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Drones belges, l’oeil de l’Eufor

Dominique Simonet, Lalibre.be

samedi 4 novembre 2006, sélectionné par Spyworld

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Depuis la fin juillet et pour quatre mois, des drones B-Hunter recueillent l’information en temps réel pour le compte de l’Eufor, à Kinshasa. Malgré deux accidents, leur efficacité les a rendus indispensables.

Là, le voilà, entre les nuages…” Comme sur tous les aérodromes du monde, au retour de mission, l’angoisse de l’attente fait place au soulagement : le drone n’est encore qu’un petit point sombre dans le bleu du ciel kinois, mais il arrive. Cela s’anime en bord de piste. Le Flight Line Operator (FLO) installe les câbles d’arrêt dans lesquels, comme sur un porte-avions, l’aéronef viendra se prendre en bout de piste, via une petite crosse ventrale. Avec le bruit de gros moustique caractéristique de ses deux moteurs Moto Guzzi 750 cc, 65 cv chacun, le drone approche mais, au lieu de continuer à descendre, garde l’altitude et vire sur l’aile gauche. La préposée du contrôle aérien de N’Dolo est prévenue qu’on attend le dégagement total de la piste avant de se réaligner. En effet, un petit avion de transport civil vient de se poser…

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C’est ça, la vie ici, sur l’aérodrome de N’Dolo, tout proche du centre de Kinshasa, où est installé le QG de l’Eufor, la Force européenne de soutien à la Monuc (Mission des Nations-Unies) pour sécuriser le processus électoral congolais.

Dans cette force multinationale d’environ 2400 hommes, le détachement belge est petit par le nombre - 54 militaires, dont 33 de la 80e Escadrille UAV d’Elsenborn- mais ô combien précieux par l’efficacité, puisqu’il fournit, en temps réel, des images de la situation à Kinshasa.

En attendant, l’avion sans pilote embarqué est à nouveau dévié. Pas de panique. Le drone B-Hunter est équipé d’un système de décollage et d’atterrissage automatique par guidage laser. Au retour, il doit se présenter dans une fenêtre précise. “Si ce n’est pas tout à fait ça, on recommence la phase d’atterrissage, explique le lieutenant-colonel Steve Vermeer, qui commande le détachement. “On garde 3 heures de vol en réserve. Imaginons que les installations au sol du système de guidage soient déficientes, on a le temps de les remplacer et de résoudre le problème.” En Bosnie, où la 80e UAV était déployée auparavant, un avion a ainsi dû être détourné douze fois, avant d’être atterri.

Si cette tentative avait échoué, la procédure d’urgence aurait dû être déclenchée : amener l’avion sur une zone de dégagement non peuplée, couper les moteurs et déclencher le parachute dorsal, en espérant un atterrissage sans trop de casse.

En attendant, par un bon petit vent d’ouest (la direction du stade des Martyrs), entre 5 et 10 nœuds de face, l’avion est maintenant en finale. “Madame, dépêche-toi parce que l’avion est là”, supplie le personnel de piste. La dame en pagne a pigé, qui s’écarte illico du tarmac.

Difficile à imaginer sous nos latitudes, mais ici, plein de gens, civils, vivent aux abords des pistes. Ce sont, la plupart du temps, les familles des militaires, qui ont élu domicile dans les vieux hangars désaffectés où la vie s’organise plutôt mal que bien, les uns sur les autres. Le linge pend aux grilles rouillées, de petits feux sont allumés pour chauffer quoi ? Le maigre repas quotidien ? Que faire d’autre avec 25 dollars de solde, alors que les loyers, dans les coins les plus pourris de “Kin”, sont de 20 dollars par mois ?

Avec le temps, les gosses ont compris qu’ils ne devaient pas traverser la piste. S’ils coupaient le faisceau laser d’alignement de l’avion, et que celui-ci venait à dévier au sol, ce pourrait être la catastrophe pour tous ces gens qui traînent, bien trop nombreux, en bord de piste. Jusqu’ici, par bonheur, rien de grave ne s’est passé et notre drone, qui a posé ses roues, vient s’accrocher au premier câble d’arrêt : “Tout est doublé dans le système, y compris les câbles, explique le colonel Vermeer.

Sur les 52 atterrissages, pour les 240 heures de vol effectuées jusqu’ici, on n’a utilisé le deuxième câble d’arrêt que deux fois."

Rien n’est pris avec plus de sérieux et de précautions qu’un vol d’UAV, qui bénéficie d’une préparation opérationnelle minutieuse. Pour une mission d’observation devant aller de 11 à 17h, le briefing a lieu à 9h, suivi, de 9h30 à 11h, par des tests techniques, aussi bien mécaniques qu’électroniques. Là, sur la zone de “preflight”, en bord de piste, on simule à chaque fois toutes les pannes possibles, en collaboration avec la station de contrôle au sol (Ground control station, GCS), située sur le mur de protection du camp. Tests moteurs à pleins gaz, à moyenne puissance et au ralenti ; arrêt et redémarrage, tout ce qui peut arriver en vol est d’abord testé au sol.

Et pourtant. Par deux fois, un drone belge s’est écrasé à Kinshasa. Dans le premier cas, le 28 juillet, deux jours avant le premier tour des élections, le B-Hunter a été carrément abattu par une arme de petit calibre, 7.56, type Kalashnikov. Un cas d’une probabilité quasi nulle : la balle est entrée dans la partie inférieure à l’avant du fuselage, sur un axe avant-arrière, et a touché le longeron de l’aile, ce qui a littéralement désintégré l’appareil. Ses restes se sont écrasés sur une habitation dans le quartier de Kingabwa/Limete (au nord est de Kinshasa), faisant huit blessés légers. Le lendemain, des Congolais ramenaient des pièces à N’Dolo, pour les revendre à l’Eufor, qui en a racheté pour les besoins de l’enquête. Entre-temps, le tireur a été identifié comme étant du camp de Jean-Pierre Bemba.

Le second accident a eu lieu le mardi 3 octobre. L’avion venait de décoller quand ses deux moteurs ont été arrêtés par l’opérateur, qui croyait l’appareil toujours au sol.

Poursuivant sur sa lancée, celui-ci est monté avant de redescendre en planant. Le drone a atterri sur le boulevard Triomphal, qui longe le stade des Martyrs, a roulé mais, à cheval sur le trottoir, il a fauché une dame qui est morte sur le coup. L’essence s’est mise à couler, que d’aucuns ont essayé d’éponger : à 1 dollar le litre, c’est deux jours de salaire. Sans doute a-t-on, de colère, mis le feu à l’appareil, faisant trois blessés par brûlures. L’un d’eux, un jeune garçon, est mort la semaine dernière.

L’explication du drame est vite apparue.

L’appareil a manqué de portance à cause d’une température et d’un taux d’humidité de l’air plus élevés que de coutume. Le vent, d’abord de travers avant, a tournoyé de travers arrière, augmentant encore la course de l’avion au décollage. A ce moment-là, tout indiquait à l’opérateur que l’UAV était encore au sol. Se disant que, si l’avion continuait à rouler à pleine puissance, il allait s’écraser sur la clôture en bout de piste, et faire de nombreux blessés et tués parmi les passants, le pilote a coupé les moteurs. A ce moment, nez légèrement relevé, l’appareil entamait son vol mortel.

« Le pilote a pris sa décision avec une motivation très noble, commente Steve Vermeer, "mais a obtenu l’effet contraire à ce qu’il souhaitait. L’idée qu’on a contribué à pacifier les semaines précédentes et, sans doute, épargné des centaines de vies humaines, nous a soutenus. Mais on n’en est pas sortis tout à fait. Sans doute ne le sera-t-on jamais. Moi, je vivrai avec ça tout le temps, et mon personnel aussi.” L’autre soutien est venu de l’Eufor et de ses responsables, le général Christian Damay en tête, qui a pressé le 80e UAV Squadron de poursuivre sa mission, car il représente, en réalité, le sel outil de renseignement crédible dans cet environnement urbain tentaculaire. Y a-t-il, en effet, meilleur moyen de suivre des convois, des mouvements d’hommes et de matériels ? Les images parlent d’elles-mêmes. Oui, de vieux chars russes T55, de la Garde présidentielle de Monsieur Kabila, ont bien tiré dans les rues de “Kin” lors des événements de la fin août. On voit le feu sortir de la bouche des canons. Oui, des pirogues ont bien débarqué des caisses mystérieuses aux abords d’une villa d’un proche de Monsieur Bemba, le 28 août, à 20h23. Ça a duré 4 ou 5 jours. Les deux parties ont reçu pour message : “Vous savez qu’on sait”. Les livraisons - armes ? munitions ? - ont cessé du jour au lendemain. L’UAV, arme de dissuasion. Dans ces conditions, et moyennant quelques mesures visant à remotiver, à renforcer l’efficacité des équipages et à sécuriser plus encore les phases critiques de décollage et d’atterrissage, les vols ont repris. Ces derniers temps, le général Damay redoute une certaine nervosité du clan Kabila, incertain quant au résultat des élections. La mission des drones est donc de surveiller les camps militaires pour voir si, d’un jour à l’autre, les chars ou canons ont bougé, s’il y a des préparatifs ou non. Pour l’instant, rien à signaler.

Voilà, l’avion de retour de mission est arrêté en bout de piste, rapidement pris en charge par les équipes techniques et tracté vers le grand hangar que les drones belges partagent avec les hélicoptères Sikorski CH53 de la Bundeswehr allemande.

La nuit tombe rapidement sur Kinshasa. Ce soir, c’est fête pour le détachemet belge : l’adjudant-chef Didier Honoré a organisé une soirée cossa-cossa. Non, ce n’est pas la nouvelle danse à la mode, mais une sorte de grosse écrevisse que “Chez Cécilia”, l’on sert, au beurre d’ail, en quantités gastronomiques. On prend la camionnette ? Non, la benne du camion Unimog, ça ira. Les fesses d’une responsable météo se souviennent encore des deux fois quatre heures passées sur cette banquette, pour aller voir les chutes du fleuve Congo à Boma. Mais le jeu en valait la chandelle, et puis les distractions sont rares dans le coin, d’autant qu’au camp N’Dolo, on a la permission d’onze heures. Avec la carte rouge, la Force Exemption Card, dont bénéficie le colonel Vermeer, on est tranquilles question horaires.

A table, bavoir lié autour du cou, entre bières Primus ou petit vin blanc, devant les assiettes géantes de délicieux crustacés, les conversations vont bon train. Intéressantes, les remarques sur le respect de l’autorité à l’armée qui, selon le caporal-chef Nadine Van Custem, n’est plus ce qu’il était. Au retour, les esprits sont un peu plus échauffés, mais les quelques représentantes de la gent féminine supportent avec stoïcisme des allusions pas toujours d’un raffinement extrême. Pas rancunière, la charmante sous-lieutenante Kim Ribbens prête son épaule en appui à ceux qui sautent de la benne. On remonterait bien sur le plateau pour un tour. Un dernier verre au King’s Park, la buvette belge juste à gauche en entrant dans le camp ? Elle aurait déjà dû fermer, mais le colonel couvre à nouveau. Les accidents reviennent dans les conversations, Steve Vermeer fait tout pour remonter le moral.

Le colonel français Tanguy, Bernard de son prénom, a échoué là aussi. Responsable logistique, il a fait des prodiges à N’Dolo. Demain, il ira inaugurer la maison qui avait été détruite lors du premier crash d’un UAV, et qui est maintenant complètement restaurée. Après l’accident, les habitants du quartier s’étaient montrés très hostiles à l’Eufor : “J’ai un adjudant-chef qui parle lingala et qui s’est fait accepter.”


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