mardi 17 octobre 2017

Accueil du site > Intelligence économique > Le patriotisme économique, arme d’exclusion

Le patriotisme économique, arme d’exclusion

Vincent Benard, Collaborateur scientifique des Instituts Turgot (Paris) et Hayek (Bruxelles), le Figaro, via Veille.com

lundi 6 novembre 2006, sélectionné par Spyworld

logo

Une grande partie de la droite française déteste autant le libéralisme et le libre-échange que la gauche. La preuve vient encore de nous en être apportée par Bernard Carayon, député UMP du Tarn : ce champion autoproclamé du patriotisme économique s’élève contre le choix de la SNCF de retenir le groupe canadien Bombardier plutôt qu’Alstom pour renouveler ses rames de transport en Ile-de-France. Selon lui, la SNCF aurait refusé le « mieux disant technologique » d’Alstom, tout en contribuant à détruire des emplois en France. À l’en croire, il eût mieux valu exclure d’emblée l’offre du groupe canadien, car le gouvernement de ce pays, en ne signant pas l’accord de l’OMC sur les transports, protège Bombardier sur son marché intérieur.

Aucun des arguments développés par M. Carayon ne résiste à une analyse économique élémentaire.

Passons rapidement sur les contre-arguments d’ordre secondaire. Tout d’abord, une part importante des voitures commandées à Bombardier sera assemblée à Valenciennes, et de nombreux sous-traitants de la firme canadienne seront européens ou français. Certes, la part européenne de la valeur ajoutée générée par le contrat ne sera peut-être pas aussi importante que si Alstom ou Siemens avaient obtenu le contrat, mais en aucun cas il ne peut être prétendu que ce marché n’apporte pas de valeur ajoutée à des entreprises françaises.

Évacuons également très vite le fait que Bernard Carayon, certes député du Tarn, mais sûrement pas professionnel du rail, se croit mieux placé que Mme Idrac et ses collaborateurs pour juger de la pertinence du choix technologique de la SNCF : depuis quand les politiques seraient-ils mieux à même d’opérer des choix technologiques pour les entreprises que les entreprises elles-mêmes ?

Mais là n’est bien évidemment pas l’essentiel. M. Carayon évoque ouvertement la mise en place d’un protectionnisme européen, au motif que le gouvernement canadien ferait de même.

Imaginons qu’il soit écouté. Les offres d’Alstom et Siemens sont plus chères de 10 % que celle de Bombardier, soit 400 millions d’euros de surcoût. Ces 400 millions, la SNCF devrait les répercuter quelque part : le prix du billet s’en trouverait majoré d’autant. Ce sont donc des centaines de milliers d’utilisateurs quotidiens du train en Ile-de-France qui seraient pénalisés. Un certain nombre de clients, parmi ceux qui ont le choix de leur moyen de transport, choisiraient peut-être de ne pas utiliser le train, ce qui constituerait pour la SNCF une perte sèche. Les autres, captifs du transporteur public, supporteraient en silence l’augmentation du titre de transport, réduisant leur pouvoir d’achat.

Tel est le premier effet pervers du protectionnisme : afin de limiter la concurrence faite à certains producteurs, qui représentent au plus quelques milliers de postes de travail, on réduit le pouvoir d’achat de millions de clients. Cette réduction prive donc d’autres entreprises non protégées de la valeur ajoutée que ces millions de clients auraient pu leur apporter, et empêche ces entreprises de créer les emplois que ce surcroît d’activité aurait engendrés : le protectionnisme ne protège pas l’emploi, il protège quelques emplois existants au détriment de la création de nouveaux postes de travail ; il crée une rente au profit de salariés d’entreprises bien connectées avec le monde politique, au détriment d’autres qui sont sortis du marché du travail ou qui n’y sont pas encore entrés. Le protectionnisme est un instrument d’exclusion qui pénalise d’abord les plus faibles.

Si Alstom obtenait, au nom du patriotisme économique, le droit à une exception protectionniste, nul doute que de nombreux autres groupes de pression puissamment organisés saisiraient tous les prétextes imaginables pour obtenir le même parapluie gouvernemental : ainsi généralisé, le protectionnisme deviendrait une arme d’exclusion massive.

Que Bombardier soit protégé sur son propre marché ne change rien à l’affaire, car le raisonnement précédent vaut aussi vu d’outre-Atlantique. En permettant à Bombardier de vendre ses produits plus cher sur son marché intérieur, le gouvernement d’Ottawa oblige ses citoyens à supporter des coûts de transports plus élevés et finance par là même la capacité de Bombardier à proposer à un prix plus bas des moyens de transport en Ile-de-France : le gouvernement canadien fait donc subventionner par sa population des transports moins chers pour les Parisiens ! En appauvrissant ses citoyens, le Canada prive aussi d’autres entreprises, locales ou mondiales, de nouveaux débouchés : les gains des uns sont mangés par les pertes des autres, et les consommateurs, considérés globalement, obtiennent moins de services pour la même quantité de richesses. Le bilan du protectionnisme est toujours globalement négatif.

Pour l’ensemble de ces raisons, la meilleure attitude à adopter face au protectionnisme canadien n’est certes pas de répliquer par un pseudo-patriotisme économique du même tonneau, qui ne ferait qu’engendrer un cercle vicieux d’appauvrissement généralisé, mais de faire pression sur le gouvernement de Stephen Harper pour qu’il abandonne ses propres barrières au libre-échange, et parallèlement de créer en France un cadre fiscal et réglementaire plus favorable à la compétitivité de nos entreprises, pour que celles-ci puissent, sur leur propre valeur et sans aide publique, affronter dans de meilleures conditions la concurrence mondiale.

La meilleure réponse au protectionnisme des autres passe par plus de liberté économique pour nous-mêmes.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :