samedi 16 décembre 2017

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De l’espionnage à l’intelligence économique

Franck Bulinge, Agoravox.fr

lundi 6 novembre 2006, sélectionné par Spyworld

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L’espionnage économique est-il un « marronnier » de la presse ? Cette dernière joue-t-elle une saine fonction d’éveil, ou bien est-elle l’instrument médiatique d’une propagande judicieusement orchestrée ? Ou bien encore exprime-t-elle l’air du temps au parfum de patriotisme économique ? La réponse n’est pas simple, mais ce qui est sûr, c’est qu’en matière d’espionnage économique, chacun se sent victime de pratiques dont l’histoire montre qu’elles sont communes à tous.

Un vieux serpent de mer

Le mensuel L’Expansion vient de sortir un dossier très complet sur l’espionnage économique, intitulé « La France pillée ». Ce dossier n’est pas sans rappeler celui du Point paru en novembre 1993, intitulé « Le grand pillage de la France ». La même année, l’Américain Peter Schweizer publiait Frendly Spies, How America’s Allies are Using Economic Espionnage to Steal our Secrets, dont l’édition française fut traduite sous le titre : Les nouveaux espions, le pillage technologique des USA par leurs alliés (Grasset, 1993).

Un paradoxe émerge, appuyé par une certaine schizophrénie du discours : d’un côté, nous serions victimes du pillage des autres, de l’autre, nous célébrerions nos exploits en tant que pilleurs. Le sujet n’est pas nouveau, on lira à cet égard l’ouvrage de Philippe Bernert SDECE Service 7 (Presses Pocket, 1981), où le journaliste raconte les exploits des agents tricolores en matière d’espionnage technologique. L’auteur dévoile, non sans une certaine jubilation, le vol d’un réacteur de Tupolev pour le compte de la Snecma. Les mémoires de nos maîtres espions (Marion, Silberzahn) regorgent également d’anecdotes ou de pseudo-révélations (l’espionnage économique n’est-il pas un secret de polichinelle ?) à travers lesquelles on ressent la satisfaction, pour ne pas dire la fierté, d’avoir « coxé » l’adversaire... Dans un sens (celui qui nous est favorable), l’espionnage serait ainsi « de bonne guerre », alors que dans l’autre, il serait honteux, méprisable, indigne.

La question éthique et culturelle

N’est-il pas humain de copier sur son voisin ? Qui n’a jamais été tenté de le faire, assis sur les bancs d’une école ? Si les pays de tradition judéo-chrétienne qualifient l’acte de répréhensible, il n’en est pas de même dans toutes les cultures. Au Vietnam, par exemple, cela tient du bon sens et de la morale que de laisser son voisin s’inspirer de votre travail, parce que la nature même de l’éthique sociétale est de réussir ensemble. Entre pillage et partage, la connaissance serait ainsi l’objet d’enjeux divergents : vue comme un patrimoine universel, elle ne saurait être la propriété d’un individu ou d’un groupe d’individus ; vue dans une perspective économique, elle apparaît comme un produit d’intérêt commercial ou stratégique dont le partage désintéressé n’est pas souhaitable. Cette controverse est très bien illustrée par l’exemple des médicaments contre le Sida : est-il plus moral de les vendre hors de prix que d’en copier la formule sous forme de génériques bon marché ? On serait naturellement tenté de répondre que la vie humaine est sacrée, alors que la réalité, loin d’un tel idéalisme, montre que les choses ne sont pas aussi simples.

Ce qui est sûr, c’est que l’espionnage économique et industriel est vieux comme le monde. Du métier à tisser à la poudre à canon en passant par les nouilles, l’élevage du ver à soie ou l’horlogerie maritime, il n’est pas un secteur d’activité qui ne soit aujourd’hui l’héritier d’un savoir-faire « piqué » aux autres. Pour autant, avec la mondialisation des échanges commerciaux, l’espionnage économique, tout comme le patriotisme économique, apparaît comme la dérive symptomatique d’un système fondé sur la domination plutôt que sur le partage.

De fait, l’espionnage économique est une menace pour nos entreprises. Il s’inscrit dans un contexte d’hypercompétitivité (la course à l’avantage concurrentiel), qualifiée parfois de guerre économique. Cette situation génère des tensions qui justifieraient a priori le recours à des méthodes plus ou moins licites issues du renseignement : interception des communications (privées ou étatiques), pénétration des systèmes informatiques, filatures, fouille de poubelles, chantage, menaces, désinformation, rumeurs et calomnies.

La société française face à l’espionnage

L’expérience montre cependant que dans ce domaine, la psychologie est un élément déterminant : le rapport à l’information-pouvoir-puissance est en effet un facteur de confusion mentale à l’origine de nombreuses dérives, certains acteurs se prenant pour des espions de roman (l’affaire Clearstream en est un exemple). Or ce genre d’attitude discrédite l’activité de renseignement et par extension, celle d’intelligence économique avec laquelle elle est bien souvent, mais à tort, confondue.

Ainsi les chefs d’entreprises français, imprégnés d’une culture nationale assez ambiguë à l’égard du renseignement, prennent les espions pour des personnages imaginaires. Dans la tradition de la Guerre froide, l’’espionnage ne pourrait d’ailleurs viser, s’il existait, que des entreprises du secteur de la défense. Cette croyance est confortée par l’action même des services secrets des Etats en faveur de leurs complexes militaro-industriels. Il s’est donc développé une sorte de certitude qu’en dehors de ce secteur, nul ne peut s’intéresser à nos entreprises au point de missionner des James Bond pour leur voler des secrets. On retrouve encore ce phénomène dans les universités où nombre de chercheurs ironisent dès qu’on leur parle d’espionnage ! Il n’est qu’à voir avec quelle facilité les étudiants étrangers (et chinois en particulier), pénètrent dans des laboratoires qui seraient naturellement interdits d’accès en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis.

Une évolution remarquée

C’est donc une origine culturelle qui freine la prise de conscience individuelle et collective, et ceci jusqu’à ce qu’un incident survienne. J’évoque parfois l’intelligence économique comme un Samu stratégique auquel on ferait appel alors qu’il est déjà trop tard. Et de fait, les chefs d’entreprises qui jusque-là s’interrogeaient encore sur l’utilité de l’intelligence économique, apprennent à leurs dépens ce qu’il en coûte d’être espionné.

La situation a cependant commencé à évoluer depuis environ trois ans, grâce aux efforts conjugués de la DST, des professionnels de l’intelligence économique, mais également et surtout par la mise en œuvre de la politique publique impulsée par le gouvernement, et pilotée par Alain Juillet. Ayant l’occasion de visiter régulièrement des entreprises, je constate que nombre d’entre elles se protègent de mieux en mieux, preuve d’une prise conscience des enjeux de sécurité et de la nécessité vitale de protéger leur patrimoine immatériel.

L’intelligence économique : un subtil équilibre

On a l’habitude d’évoquer l’aspect sécuritaire de l’intelligence économique, car il apparaît comme une priorité essentielle pour la préservation des emplois. Certes, et le dossier de L’Expansion le développe fort bien, l’espionnage est un risque et une réalité dont il convient de se prémunir. Il ne faudrait pas cependant cantonner l’intelligence économique à une posture défensive, et développer une culture de méfiance généralisée, aux dépens d’une maîtrise de la connaissance soutenant l’innovation et l’esprit d’entreprise. Car à l’instar d’une équipe de foot, le fait de jouer en défense ne permet pas de marquer des buts et n’exclut pas le risque d’en prendre.

Il s’agit par conséquent de considérer l’intelligence économique dans sa dimension stratégique, autrement dit dans sa capacité à soutenir la politique générale de l’entreprise. L’intelligence économique ne se résume donc pas à quelques opérations tactiques que l’on serait naturellement tenté de ranger au palmarès des coups tordus. Ainsi au CERAM, on enseigne moins l’art de téléphoner à un concurrent que celui d’analyser sa stratégie à court, moyen ou long terme, sur la base d’informations fiables, et de définir les actions susceptibles d’améliorer notre position.

L’avenir passe ainsi par une recherche d’équilibre entre la défense des intérêts des entreprises, leur compétitivité, mais également par un accord sur le partage des connaissances pouvant être considérées comme relevant du patrimoine universel. Entre pillage et partage, l’intelligence économique, loin d’être au service d’une économie agressive et nihiliste, peut être considérée comme l’instrument d’une économie de l’intelligence visant la paix et le développement durable. Pour l’avoir parfaitement compris, ses détracteurs entretiennent volontairement la confusion avec l’espionnage, au risque, pour certains chefs d’entreprise et responsables politiques, de « jeter le bébé avec l’eau du bain ».


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