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Réorienter l’outil militaire pour mieux protéger les Français

Jean-Pierre Masseret*, le Figaro

mercredi 29 novembre 2006, sélectionné par Spynews

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En une décennie, la disparition de toute menace sérieuse d’une guerre classique entre États en Europe a entraîné une crise existentielle de la force militaire traditionnelle, tandis que notre outil de défense était orienté vers une configuration de type « corps expéditionnaire » au service d’une logique de tenir un « rang » dans le concert des nations, plus que dans celle d’assurer la sécurité de notre territoire et de nos concitoyens.

Or, le monde qui vient est un monde dangereux, avec de nouvelles menaces sortant des cadres traditionnels. Dilué dans de vastes ensembles, l’adversaire est difficile à identifier et à détruire. Ses modes d’action contournent notre supériorité technologique, et ses cibles ne sont pas les militaires mais la population, les réseaux ou les infrastructures.

Les déclarations, le 10 novembre, de la directrice du service de contre-espionnage britannique (le MI5), Eliza Manningham-Buller, sont édifiantes sur la réalité de ces nouvelles menaces et leur caractère « transfrontières » : 1 600 activistes, dans 200 cellules identifiées, envisageraient des attaques contre les intérêts britanniques, sur le sol national ou à l’étranger. Ces attaques, dont 30 projets « en cours », pourraient faire usage d’agents bactériologiques ou chimiques, de matériels irradiés ou de technologie nucléaire.

La France est également concernée par ces menaces terroristes qui dureront, selon le MI5, au moins le temps d’une génération. Elles se traduiraient par des destructions massives d’infrastructures, causant un maximum de victimes, des prises d’otages de grande ampleur et des attaques reposant sur l’emploi d’armes de destruction massive.

Face à ces menaces, les États-Unis ont mis en place en juin 2002 un ministère en charge de la sécurité du territoire, le Department of Homeland Security (DHS), rassemblant environ 180 000 fonctionnaires au sein de 22 agences. Cet organisme se heurte à des problèmes de frontières entre les structures existantes au niveau national et les structures locales de terrain.

En France, la répartition des rôles paraît plus claire : au ministère de la Défense les actions extérieures ; à celui de l’Intérieur les actions sur le territoire. La création en mai 2002 d’un Conseil de sécurité intérieure et la mise pour emploi de la gendarmerie auprès du ministère de l’Intérieur confirment ce partage institutionnel des responsabilités. Au niveau local, les préfets de zone de défense (sept en tout) constituent l’échelon de conduite et de coordination des moyens.

Mais la menace terroriste plonge ses racines dans les zones de tension au-delà des frontières. Aujourd’hui, pour faire face à cette menace transverse et accomplir sa mission première de protection des citoyens français, l’État doit disposer d’une vision et d’une politique globales.

La première priorité est de permettre une coordination sans failles au plus haut niveau. Le chef de l’État doit disposer auprès de lui d’un Conseil national de coordination pour la sécurité, structure légère et réactive. Cette « tête » de réseau se consacrerait d’abord à la gestion en « temps réel » de la crise. Ce Conseil national, par des exercices et des simulations, chercherait à améliorer notre capacité à faire face aux attaques terroristes, mais aussi aux catastrophes naturelles ou industrielles, aux effets similaires.

La deuxième priorité est de réorienter notre outil militaire sur ses fondamentaux, en le consacrant mieux à la protection des citoyens. Nos engagements dans les opérations extérieures peuvent relever de cette protection en s’attaquant aux sources du terrorisme. Mais, en première ligne de la protection de nos concitoyens, la gendarmerie, l’armée de terre et les unités militaires de sécurité civile doivent faire plus sur le territoire national lui-même.

Les forces armées disposent en effet de deux atouts : la capacité à agir en autonomie dans un milieu hostile (infrastructures détruites, zones contaminées, adversaires armés), et la maîtrise de la conduite des opérations complexes. De plus, les unités militaires, par la mobilisation de réservistes en particulier, ont la possibilité de renforcer en effectifs les moyens de sécurité traditionnels vite saturés en cas de crise majeure.

L’effort doit se porter sur le renforcement des sept zones de défense, échelons de coordination qui seraient reliés directement au Conseil national en cas de crise.

Des unités de réserve de gendarmerie, au niveau des zones de défense, et des unités de l’armée de terre ou de la gendarmerie spécialisées dans le contrôle de zone, au niveau national, peuvent être créées pour renforcer la surveillance des frontières et des moyens de transport, la protection des sites sensibles et des lieux publics, sur une grande échelle et dans la durée.

Secourir et évacuer les populations, restaurer les infrastructures et les réseaux, dans le cas de catastrophes de grande ampleur ou d’attaques NRBC (nucléaire, radiologique, bactériologique ou chimique), nécessitent un renforcement des unités de transport logistique, sanitaires ou spécialisées, civiles ou des armées, dont le nombre et les moyens sont insuffisants.

Une telle réorientation de l’effort de défense nous conduit à revenir en partie sur le concept actuel d’un outil militaire trop exclusif, au service d’une politique de puissance obsolète et ambiguë, menée « en direct » et sans contrôle démocratique réel par le chef de l’État depuis douze années. Même s’il ne faut pas perdre de vue l’éventualité d’une menace classique d’État contre État à long ou moyen terme, ni remettre en cause le bien-fondé de notre dissuasion face à la prolifération, cette réorientation permettrait à nos forces armées de revenir à ce qui fonde leur légitimité, la protection du territoire et de nos concitoyens face à une menace tout à fait actuelle et terriblement réelle.

(DR).

* Jean-Pierre Masseret, sénateur de la Moselle, président de l’Assemblée interparlementaire européenne de sécurité et de défense (UEO), président du conseil régional de Lorraine..


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