lundi 11 décembre 2017

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De la société de surveillance à la société des surveillants

Michel Monette, Agoravox.fr

mardi 12 décembre 2006, sélectionné par Spyworld

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Dans un rapport daté de septembre 2006, le Surveillance Studies Network (un groupe d’universitaires et experts de la Grande-Bretagne) constate que « les pratiques impersonnelles et centrées sur des règlements se sont multipliées dans le domaine de la surveillance. » La machine à surveiller s’emballe, et Dieu sait où elle va nous mener.

Ce qui est préoccupant, c’est que les nouvelles technologies de l’information, caractérisées par la vitesse, le niveau élevé de contrôle et de coordination, se combinent de plus en plus aux techniques d’identification et de localisation mises au point dans les secteurs militaire et du maintien de l’ordre.

Point de complot dans tout cela, ajoutent Ball et Murakami. La surveillance est un produit de la modernité. Toutefois, l’ampleur des infrastructures technologiques comporte des risques d’une ampleur proportionnelle.

Les auteurs donnent l’exemple d’AOL qui a publié, à des fins d’« étude », plus de vingt millions de données de recherche en ligne en août 2006. L’association de ces données aux individus les ayant formulées s’est faite en quelques instants à peine.

De même, on peut être rempli de bonnes intentions (par exemple, lutter contre le terrorisme) et néanmoins s’adonner à des pratiques en principe illégales.

Amorcée sous couvert de bonnes intentions, la surveillance a un effet pervers : elle engendre la suspicion. Or, le fait de saper la confiance envers autrui, à la base des relations sociales, « fait penser à un suicide social à petit feu ».

Les techniques de surveillance sont partout : caméras vidéo avec capacité de reconnaissance des individus de plus en plus performante, bracelets électroniques pour surveiller les mouvements des personnes en liberté provisoire, prélèvement d’échantillons d’ADN, identification des « tendances criminelles » avec des outils de plus en plus sophistiqués, cartes d’identité biométriques reliées à une gigantesque base de données personnelles (des projets sont en cours en ce sens), passeports biométriques, systèmes de surveillance des élèves, collectes de données financières par la suite vendues à toutes sortes d’entreprises, surveillance des conversations téléphoniques, des échanges de courriels, de la navigation sur le Web...

Convaincus ?

Chaque surveillance s’accomplit dans un cadre parfaitement légal. Celui qui nous surveille est dans son droit de le faire, et cela, même si nous menons des activités tout à fait routinières qui n’ont rien de criminel. C’est une surveillance systématique et ciblée, faite en vue de collecter, de stocker, transmettre, extraire, comparer, exploiter et vendre des données d’individus identifiables.

Tout cela est de plus fait dans un processus que Roger Clarke qualifie de dataveillance, c’est-à-dire la surveillance et la vérification des « activités ou communications d’individus de manière automatisée à l’aide de technologies de l’information ».

Un des problèmes de cette automatisation est la difficulté de sortir du moule une fois « trié ». Cela peut conduire au mieux à des inconvénients, au pire à des privations, parfois même à des cas de torture. Parlez-en, au Canada, à Maher Arar.

De façon « subtile et parfois involontaire », nos sociétés sont organisées par ce tri social sans qu’il y ait eu un véritable débat démocratique.

Ajoutons le fait que nos données, fournies en toute confiance, sont transférées ailleurs à notre insu. Des données recueillies dans un contexte commercial peuvent ainsi se retrouver dans un contexte policier. Cela est beaucoup moins rare qu’on ne le croit.

Bien sûr, il y a les lois en matière de protection des données et de la vie privée. Mais est-ce suffisant ? Que peuvent les citoyens face à une surveillance de plus en plus intrusive dont l’intensité « varie à la fois en fonction du lieu, de la classe sociale, du groupe ethnique et du sexe » ? Surtout que personne ne peut fonctionner sans fournir des données personnelles.

De plus, les questions de sécurité prennent systématiquement le pas sur la question plus fondamentale de la « limitation des capacités des sociétés privées et des organismes publics à traiter à grande échelle et sans discernement un si grand nombre de données ».

On se révolte contre la fraude sans remettre en cause le système de surveillance et d’échanges de données qui la facilite.

Tout ceci résulte du fait que nos sociétés sont obsédées par le risque. Les techniques de gestion du risque sont un élément clé des organisations publiques comme privées.

La collecte et l’analyse de l’information, au prix même de la vie privée, a engendré une gigantesque industrie de la sécurité. La capitalisation boursière des cent entreprises composant un indice de cette industrie aux États-Unis était estimée à plus de 400 milliards de dollars US à la fin de l’exercice financier 2005-2006.

Non seulement les États et les organisations, mais même les gens ordinaires se mettent à surveiller. Le jour n’est pas lointain d’une société de citoyens habitués à surveiller, à faire l’objet de surveillance ou à prendre des mesures à l’égard de celle-ci.

La boucle sera alors bouclée, les surveillants se surveillant les uns les autres pendant que la surveillance surveillera ses profits.

Rapport de synthèse préparé par le Surveillance Studies Network à l’intention du commissaire à l’information britannique, septembre 2006.


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