dimanche 17 décembre 2017

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Quand la DGSE ouvre ses dossiers

Le Monde

lundi 18 décembre 2006, sélectionné par Spyworld

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C’est une salle quelconque, dont nul ne doit connaître l’existence. Au coeur de la caserne Mortier, à Paris, siège des services secrets français (DGSE), une salle est réservée à des visiteurs très particuliers.

Des personnes triées sur le volet dans chaque entreprise française liée à des secteur sensibles ou stratégiques viennent y consulter les informations sur les concurrents ou sur des marchés en devenir sur la planète. Serge Tchuruk, à l’époque où il dirigeait Total, était ainsi l’interlocuteur attitré de la DGSE. Ses plus proches collaborateurs ne le savaient pas. Ces documents, le contenu secret des offres des concurrents ou des échanges entre adversaires, sont interceptés par les satellites ou les systèmes d’écoutes de l’Etat. Le service opérationnel de la DGSE a la réputation de "visiter" les chambres des grands hôtels parisiens où transitent des hommes d’affaires du monde entier.

Les Etats-Unis, l’Angleterre et la Suède ont, depuis longtemps, avant la Chine, le Japon ou la Russie, engagé leurs services spéciaux aux côtés de leurs entreprises nationales. Dans cette version secrète du patriotisme économique, la France est plutôt à la traîne.

"Les chefs d’entreprise français font preuve d’une certaine naïveté lors de leurs déplacements à l’étranger", souligne Pierre-Jacques Costedoat, ex-directeur des opérations de la DGSE reconverti dans la sécurité des entreprises. En clair, ils oublient souvent que les services étrangers ont les moyens de connaître leurs numéros de vol et de chambre d’hôtel. "La France est encore assez inhibée en matière de partenariat public-privé", ajoute Bruno Delamotte, dirigeant de BD Consultant et grand connaisseur du monde du renseignement. "Aux Etats-Unis, poursuit-il, pour chaque grand marché à conquérir, une véritable "war room" est mise en place qui associe les différents services de l’Etat pouvant aider le pays à remporter la victoire." Dans les années 1970, le patron des services français, Alexandre de Marenches, faisait lui-même le lien avec les chefs d’entreprise dans un cadre plutôt informel. Son successeur de juin 1981 à novembre 1982, Pierre Marion, développa une véritable structure qui connut, par la suite, un rendement assez variable.

Puis, l’arrivée, en 2002, d’Alain Juillet, ex-PDG de Marks & Spencer, à la tête de la direction du renseignement de la DGSE donna du souffle au service liaison extérieure, chargé des relations avec les entreprises. Il fut d’ailleurs choisi, début 2004, pour être le haut responsable de l’intelligence économique auprès du gouvernement.

La France tente de combler son retard. Le vrai déclic semble être intervenu voilà dix ans lors de l’affaire Raytheon. En 1994, Thomson-CSF avait perdu, contre toute attente, le projet brésilien Sivam, un système de surveillance de la forêt amazonienne de 1,3 milliard de dollars. Un an plus tard, les services secrets français découvraient que l’Agence nationale de la sécurité américaine (NSA), pilier du réseau d’écoutes international anglo-saxon Echelon, avait intercepté des appels téléphoniques français au profit de son concurrent américain. Grâce aux écoutes et à une intervention appropriée du président Bill Clinton, Raytheon put relever le montant des pots-de-vin par rapport à Thomson-CSF et ainsi remporter le marché.

La guerre économique ne cesse jamais. Depuis dix-huit mois, à cinq reprises, lors de leur déplacement en Israël, des cadres du groupe d’électronique français Sagem - devenu Safran en 2004 après la fusion avec Snecma - ont connu des mésaventures à l’aéroport de Tel-Aviv. A chaque fois, la police des frontières, sous prétexte de contrôles de sécurité, emportait, hors de leur vue, leurs ordinateurs portables.

Des traces d’intrusion informatique ont été relevées sur les ordinateurs, laissant planer, d’après les services de sécurité de Sagem, l’hypothèse d’une copie des disques durs.

Début 2000, la DGSE avait découvert que le représentant des services secrets allemands à Paris, le BND, s’intéressait de très près aux plans de la RS21, la nouvelle F1 de Renault. L’intéressé dut prendre sa retraite précipitamment, selon un témoin. "Nous avons été informés de cette affaire, mais sans recevoir de preuves", note-t-on chez Renault.


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