vendredi 15 décembre 2017

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Mauvais film d’espionnage chez Canal +

Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, Liberation

mercredi 27 avril 2005, sélectionné par Spyworld

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Bienvenue dans le joli monde de la télévision : ses animateurs, ses humoristes et... ses espions ! Dans DGSE : service action, un agent sort de l’ombre, un livre à paraître demain aux éditions Privé, Pierre Martinet, ancien agent de la DGSE, raconte comment il a, à la demande de la hiérarchie de Canal +, monté un dossier à charge contre Bruno Gaccio, turbulent auteur des Guignols.

Certes, ce genre de littérature à sensation (l’éditeur de l’ouvrage est Guy Birenbaum, pourfendeur de complots autoproclamé) peut faire sourire. Mais le livre, dont le Parisien a eu la primeur hier, lève le voile sur certaines sales petites manies de Canal +. L’affaire occupe 80 pages des 386 où Pierre Martinet raconte vingt ans passés au sein du service action de la DGSE, spécialisé dans les coups discrets et/ou tordus. Ce jeune retraité de la DGSE est recruté en 2001 par Canal + pour grossir les rangs de la cellule SSSI (pour « service de sécurité des systèmes d’information »). La « 3SI », comme elle est surnommée, a pour mission de traquer les abonnés pirates à Canal +. Logique pour une chaîne cryptée, sauf que les méthodes que décrit Martinet sont particulières : les équipes de la 3SI accompagnent les descentes de police chez les pirates, Martinet est chargé d’entrer dans une chambre d’hôtel pour vider l’ordinateur portable d’un fabricant de décodeurs concurrent de ceux de Canal +, etc.

Qui donne les ordres ? La 3SI aurait été mise en place par Pierre Lescure, président historique de Canal +, mais le vrai patron est Gilles Kaehlin (dont jamais Martinet ne cite le nom dans son livre, par « précaution juridique », selon Guy Birenbaum). Kaehlin ? Un homme sulfureux : ex-inspecteur des Renseignements généraux, il a été chargé, au début des années 80, de veiller sur Mazarine Mitterrand et il est d’ailleurs apparu dans le procès des écoutes de l’Elysée. Il a aussi été interrogé dans le cadre de l’enquête en cours sur les transferts de joueurs du PSG.

Loup blanc. A Canal +, Kaehlin, toujours en poste à la direction des moyens généraux, est connu comme le loup blanc. Vieille blague : dire « Salut Gilles ! » quand on appelle quelqu’un au téléphone au cas où Kaehlin serait à l’écoute sur la ligne. Même chose pour les mails... Certains à Canal + ont, en plus de leur téléphone portable, un second mobile. Mais surtout pas un SFR, à cause du récurrent soupçon que Vivendi, qui détient le réseau SFR, ait les oreilles qui traînent.

Avec Bruno Gaccio, à en croire Martinet, le système Kaehlin finit de déraper. Pendant six mois, de juin à décembre 2002, l’ex-agent de la DGSE a pour mission de suivre Gaccio jour et nuit. A l’époque, Pierre Lescure vient juste d’être viré. Il est remplacé par Xavier Couture, venu de TF1. A la tête du comité d’accueil le jour de son arrivée dans l’immeuble blanc de la chaîne cryptée, quai André-Citroën à Paris : Bruno Gaccio. Qui, raconte Martinet, apparaît « comme un des meneurs » de la rébellion du personnel contre la nouvelle direction. Gaccio dirige l’Assoc’, l’association des salariés de Canal + inquiets de leur avenir. Gaccio la grande gueule toujours au premier rang pour l’ouvrir, le plus grand possible. Voilà la cible fixée par Gilles Kaehlin à Pierre Martinet, qui décrit Gaccio comme « le Che Guevara local ».

« Ridicule ». « J’avais traqué des barbus, maintenant je devais filer un Guignol de la télé. C’était proprement ridicule. » On est en plein roman d’espionnage. Interdiction de prononcer le nom de Gaccio, il faut l’appeler Golf, son sport favori. Ainsi l’adjoint de Kaehlin dit-il à Martinet : « On doit savoir si Golf garde encore des contacts avec l’ancienne direction, Lescure et consorts, s’ils se voient en dehors et s’il y a complot en sous-main. » L’affaire vire vite au grand-guignol : Gaccio est suivi des mois durant, photographié en loucedé dans sa maison de vacances, ses e-mails épluchés, ses appels téléphoniques sur portable aussi, par le biais d’un contact au ministère de l’Intérieur... Martinet affirme que Kaehlin songe à planquer de la drogue dans le scooter de Gaccio, puis à le coincer grâce à une prostituée : « On trouve une fille (...), aurait dit Kaehlin. Une fois que Golf l’a sautée, la fille va porter plainte pour viol. » Finalement, l’affaire Golf n’aboutira jamais et Martinet a quitté la chaîne.

Hier, alors que Kaehlin se refusait à tout commentaire, Canal + a affirmé « n’avoir pas connaissance de ce type d’agissements ». Le syndicat + libres va demander des comptes à la direction. « On est circonspect, souligne Laurent D’Auria. On ne donne pas plus de crédit que ça à ce livre mais on veut des explications. » Un sentiment partagé à Canal + : « Il y a peut-être 50 % de vrai, mais il y a du vrai, notamment sur l’histoire de Gaccio », explique un journaliste. Cependant, beaucoup s’interrogent : « Qui donnait les ordres ? La direction ? Ou bien Kaehlin faisait-il du zèle ? » Ces questions, Bruno Gaccio se les pose aussi : « Je ne dirai ni ne ferai rien avant d’avoir vu la direction de Canal +, déclare-t-il à Libération. Mais j’ai lu le livre, et je travaille avec mon avocat à la constitution d’une plainte au pénal. Je veux une enquête sur ce qui m’est arrivé et sur le service en question. »


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