dimanche 17 décembre 2017

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La France met l’Internet au service de la lutte antiterroriste

Isabelle Lasserre, le Figaro

mercredi 27 avril 2005, sélectionné par Spyworld

En matière de lutte antiterroriste, l’information et la communication étaient jusqu’à présent restées le parent pauvre d’un domaine où la France, grâce à ses services de renseignements et à son système judiciaire, est plutôt en pointe. Contrairement à la méthode anglo-saxonne, qui considère la circulation de l’information comme un levier d’influence, la tradition latine estime que l’influence des responsables politiques est basée sur la non-circulation de l’information. Surtout lorsqu’il s’agit de questions relevant de la sécurité.

Cette lacune dans la lutte antiterroriste française est en train d’être comblée par la création d’un site spécialisé sur les actes terroristes. Lancé par le directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, François Heisbourg, en association avec le ministère français de l’Intérieur, cette nouvelle banque de données, indépendante et accessible à tous, sera disponible sur le Web à la fin du mois. Elle répertorie tous les actes terroristes commis depuis 1966, à la veille de l’éclosion du terrorisme moderne, qu’il soit noir (groupes d’extrême droite en Italie), rouge (Action Directe, les Brigades Rouges) ou « vert » lorsque les organisations palestiniennes passent à l’action après la guerre des Six-Jours. Avec, à chaque fois, des fiches techniques sur les différents mouvements terroristes et de multiples entrées permettant de mieux comprendre les nébuleuses.

La genèse de ce nouveau site est ancienne. Elle s’appuie d’abord sur une constatation générale : « Les opinions publiques sont une cible et un enjeu directs du terrorisme », explique Heisbourg. L’histoire récente fournit des arguments : « Pendant la guerre froide, et notamment pendant la crise des euro missiles, même si la bagarre est en grande partie restée politique et psychologique, l’opinion publique était au centre du conflit. La question de l’information s’est rapidement posée. Elle a donné naissance à un outil, la Military Balance, publié par l’Institut international pour les études stratégiques (IISS), qui est vite devenu indispensable. »

Mais c’est l’actualité qui a servi de déclic. Plus précisément les attentats du 11 mars 2004 perpétrés par al- Qaida à Madrid, qui se sont soldés par la défaite électorale de José Maria Aznar. « Le gouvernement espagnol a pris son principe de précaution pour la réalité. Il a voulu éviter que ce drame soit imputable aux islamistes pour ne pas favoriser un retour du sujet irakien en pleine campagne électorale. Il a ignoré les indices qui menaient à la piste al-Qaida. Parallèlement, nous avons assisté à un phénomène de résonance entre le gouvernement et les médias. Si une telle bande de données avait existé, les médias espagnols auraient peut-être été plus prudents. Ils auraient créé le doute au sein du gouvernement espagnol. »

La banque de données de la Fondation pour la recherche stratégique est censée « permettre d’éviter que l’information soit interprétée en fonction d’un impératif à très court terme », explique Heisbourg. Outil de travail conçu « pour le long terme », elle devrait renforcer la crédibilité du gouvernement français en matière de lutte antiterroriste. « Pour être crédible en temps de crise, il faut déjà l’être en temps normal », poursuit le directeur.

Autre avantage : le site établit une ligne de partage claire entre l’information secrète, sensible, et celle qui ne l’est pas. « En temps de crise, explique Heisbourg, il y a toujours une forte tension entre l’opinion, qui veut tout savoir tout de suite et les responsables qui tentent d’en dire le moins possible. Le meilleur moyen de résoudre cette tension est de faire en sorte que le champ libre soit le plus vaste possible dès le départ. Les responsables auront à leur disposition un champ de communication jugé sans risque ». L’outil permet donc de « limiter l’instrumentalisation de l’information. »

Pourquoi le gouvernement français aurait-il intérêt à limiter volontairement ses possibilités d’instrumentalisation de l’information ? « Parce que les garde-fous ainsi créés l’empêcheront de déraper. Ce sont les leçons tirées des attentats de Madrid. »

Parce qu’elle a été habituée depuis les années 70 à affronter un terrorisme de type proche et moyen-oriental, l’efficacité de la France en matière de lutte antiterroriste est reconnue outre-Atlantique. Comme les autres pays occidentaux, Paris a cependant été pris de court par l’islamisation du terrorisme. Et reconnaît aujourd’hui que ce nouveau type de terrorisme exige des réponses nouvelles. La transparence en fait partie. En France, c’est une mini-révolution.


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