samedi 21 octobre 2017

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Sur les traces de Hampel, présumé espion russe

André Noël, la Presse

mercredi 27 décembre 2006, sélectionné par Spyworld

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Albino Vincenti se souvient seulement d’un homme bien tenu, qui payait correctement son loyer et qui ne causait pas de problèmes. Son mystérieux locataire avait signé le bail sous le nom de Paul William Hampel et affirmait qu’il étudiait à l’Université Concordia. Onze ans plus tard, le 14 novembre dernier, Hampel était arrêté, accusé par le Service canadien du renseignement de sécurité d’être un espion russe et placé en détention. Il vient d’être expulsé vers Moscou.

Tout sort de l’ordinaire dans cette affaire. Entre autres ceci : le présumé espion n’a laissé à peu près aucune trace de son long séjour à Montréal. Son nom, qui n’est même pas le sien, n’apparaît nulle part, sauf dans un annuaire de téléphone datant de 1995, que l’on peut consulter à la Bibliothèque nationale du Québec. Il habitait alors le 5695, rue Saint-Jacques Ouest, près de l’autoroute Décarie dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce. Mais habitait-il vraiment là ou était-ce seulement une adresse ?

Officiellement, il occupait un petit logement au dernier étage d’un terne immeuble de briques. « J’ai un souvenir très vague de lui, raconte M. Vincenti, le propriétaire. Je crois qu’il a habité là cinq ou six ans. Il payait bien son loyer, et je ne pose pas de questions aux locataires qui ne me posent pas de problèmes. Je crois qu’il étudiait à Concordia, mais je n’en suis pas sûr. »

Impossible de vérifier l’information au bureau du registraire de l’Université. Une seule chose est sûre : Hampel n’apparaît pas dans les livres des diplômés. John Hislop habite au troisième étage de l’immeuble de la rue Saint-Jacques depuis presque 20 ans. Il n’a aucun souvenir de Hampel, un homme aux yeux bleus qu’il est difficile de ne pas remarquer : selon son faux passeport, il mesure 1,90 m et pèse 90 kg. « Il y a un gros roulement de locataires ici », explique M. Hislop.

Un livre de photos

L’autre trace est virtuelle. Elle apparaît sur un site Web que Hampel a créé à Belgrade, capitale de la Serbie, sous le nom : mybeautifulbalkans.com. Il s’agit d’un site qui reproduit 55 photos que l’espion a prises dans les Balkans, notamment dans les pays issus de l’éclatement de la Yougoslavie. Pour enregistrer son site, Hampel a donné l’adresse de son propriétaire, avenue Somerled, dans l’ouest de Montréal.

Il a aussi donné un numéro de téléphone. Quand on le compose, une voix répond que l’on a joint Paul Hampel, mais il est bien entendu inutile de laisser un message. Son site Web annonce le livre qu’il a publié à compte d’auteur à Belgrade en 2003, et qui s’appelle aussi My Beautiful Balkans. Il donne plusieurs noms et adresses de personnes à qui on peut s’adresser pour commander le livre de 76 pages.

Un de ces noms est celui d’Anna Maria Fargnoli. Il est associé à une adresse électronique. Celle-ci est bonne, puisque les messages ne reviennent pas, mais personne ne répond. Selon le registre foncier, Mme Fargnoli, 74 ans, habite depuis 40 ans une petite maison bien modeste dans le quartier Saint-Michel, au nord de Montréal. Malgré plusieurs coups de téléphone, il a été impossible de lui parler et de savoir quels liens elle avait avec Hampel si même elle le connaissait.

Activités mystérieuses

Hampel a obtenu son premier passeport canadien en 1995, grâce à un faux certificat de naissance de l’Ontario. La date de naissance qu’il a donnée était aussi fausse : le 11 décembre 1965. En vérité, il est né le 21 octobre 1961 et a la citoyenneté russe. Dans sa dernière demande de passeport, il affirmait que le nom de jeune fille de sa mère était « Komar ». Dans la documentation déposée à la Cour fédérale, on apprend qu’il a obtenu un permis de conduire au Québec en 1999.

Qu’a-t-il fait au Canada pendant toutes ces années ? C’est le mystère le plus complet. A-t-il espionné des entreprises, cherché des secrets industriels ? On l’ignore : aucun chef d’entreprise, en tout cas, n’a manifesté publiquement une quelconque inquiétude à cet égard. Un agent du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), qui se faisait appeler Anthony, a donné très peu de détails lorsqu’il a témoigné en cour.

« Je lui ai demandé ce que mon client espionnait au Canada, raconte Me Stéphane Handfield, un des deux avocats de Paul Hampel. Le représentant du SCRS a répondu à la cour qu’il ne pouvait répondre à cette question. Je lui ai demandé si c’était parce qu’il ne voulait pas répondre à la question, pour des questions de sécurité, ou parce qu’il ne connaissait pas la réponse. Il a dit qu’il ne savait pas ce que mon client espionnait. »

Dans les documents déposés à la cour, le SCRS affirme qu’il a de bonnes raisons de croire que « l’étranger qui se fait appeler Paul William Hampel est un membre de la Sluzhba Vneshney Razvedki (SVR), qui relève des Services de renseignement russes ». Le SVR a succédé au tristement célèbre KGB. Selon le SCRS, les agents du SVR appartiennent à différents groupes : Hampel ferait partie des « illégaux », c’est-à-dire des super-espions qui vivent sous un faux nom à l’étranger, qui s’y forgent des « légendes » et qui ne se rapportent même pas aux ambassades russes.

Le SCRS a déposé des analyses du Jane’s Intelligence Digest, un groupe de recherche réputé sur l’armement et l’espionnage. Selon Jane’s, la Russie s’est engagée au cours des dernières années dans des activités massives d’espionnage en Russie et en Amérique du Nord. Le SVR aurait reçu des ordres directs de Vladimir Poutine d’intensifier la collecte de renseignements, notamment industriels.

En 1996, le SCRS avait épinglé deux membres du SVR, Dmitry Vladimirovich Olshansky et Yelena Borisovna Olshansky, alors qu’ils cherchaient à obtenir des passeports. Ils avaient volé l’identité de Ian Lambert et de Laurie Brodie, des Canadiens qui étaient morts peu après leur naissance dans les années 60.

Un grand voyageur

Il n’est pas impossible que Hampel se soit forgé une identité canadienne non pas pour mener des activités d’espionnage ici, mais pour circuler plus facilement à l’étranger et y susciter moins de soupçons. Dans ses demandes de passeports, il s’est successivement décrit comme un « lifeguard », puis comme un « consultant en voyage ». Dans son site Web, il parle de lui-même comme d’un « analyste en marchés émergents du Canada », toutes des professions passe-partout.

En 1997, deux ans après avoir obtenu sa citoyenneté canadienne, il a enregistré une compagnie en Irlande, « Emerging Markets Research & Consulting Ltd ». La mission de la compagnie était de « réaliser toutes sortes de recherches commerciales, industrielles, statistiques, techniques et scientifiques ». Elle affichait un capital d’un million de livres irlandaises, l’équivalent de 2,27 millions de dollars canadiens.

Le siège social de la compagnie a déménagé de l’île de Sark, un paradis fiscal dans la Manche, à l’île de Chypre. Hampel donnait alors comme adresse la maison de son propriétaire, avenue Somerled à Montréal. Selon le National Post, la compagnie est maintenant dissoute.

Le mystérieux espion se révèle un peu plus dans son site Web sur les Balkans. Des amateurs qui ont visité le site sur Internet ont été impressionnés par la qualité des photos. Hampel écrit qu’il espère qu’elles contribueront à la « compréhension » et à la « réconciliation » des peuples vivant dans cette région caractérisée par « l’harmonie » et les « contrastes ».

Les photos sont datées et montrent que Hampel se trouvait dans les différents pays des Balkans au cours de périodes de crise. Il se trouvait en Yougoslavie en 1998, alors que l’OTAN se préparait à entrer en guerre contre le président Slobodan Milosevic, soupçonné de massacres au Kosovo. En 1999, il est au Monténégro, qui aspire lui aussi à l’indépendance. En octobre 2000, il est en Serbie, au moment même où Milosevic est renversé. En 2001, il visite la capitale de la Macédoine, où s’affrontent les troupes gouvernementales et les rebelles afghans.

La photo la plus intriguante est prise en Roumanie. Contrairement à toutes les autres, elle n’a aucun intérêt esthétique. On y voit un homme tenant un drapeau roumain devant la vitrine d’un immeuble administratif, où est suspendu cet écriteau : « CIA ». « CIA signifie "la Chambre de l’industrie et de l’agriculture" et le 1er décembre est la fête nationale de la Roumanie », écrit Hampel. Difficile de ne pas y voir un clin d’oeil à cette autre CIA, la Central Intelligence Agency des États-Unis.


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