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La sûreté aéroportuaire complique l’embarquement sans supprimer la menace terroriste

Thierry Vigoureux, le Figaro

mercredi 3 janvier 2007, sélectionné par Spynews

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L’ANALYSE de Thierry Vigoureux, Journaliste au Figaro, spécialiste de l’aéronautique et du transport aérien.

Dans les aéroports, la chasse au tube de dentifrice bat son plein. Depuis le 6 novembre, une nouvelle vague de mesures concernant les bagages de cabine rend les procédures d’embarquement complexes jusqu’à l’absurde. Tout produit liquide ou pâteux est proscrit à moins d’être conditionné en dose de moins de 100 ml et présenté au contrôle dans un petit sac en plastique transparent fermé. Certes, les files d’attente des premiers jours n’ont pas été très importantes avec les voyageurs d’affaires habitués aux contraintes du transport aérien, mais elles pourraient renaître avec l’afflux de touristes et de vacanciers moins habitués aux subtilités de la sûreté aéroportuaire.

Tenter d’embarquer un camembert, du foie gras, ou plus simplement de l’eau de toilette, du parfum ou du shampooing mettrait en péril la sûreté du transport aérien, car ces produits, dit-on, pourraient cacher des explosifs. Ce maquillage, théoriquement possible, fait cependant sourire les chimistes, sceptiques surtout face à la complexité des mélanges nécessaires pour fabriquer une bombe. Pendant ce temps-là, les matières radioactives, elles, voyagent tranquillement. Environ 30 000 passagers ont été potentiellement contaminés par le polonium 210 utilisé pour empoisonner l’ex-agent russe Alexandre Litvinenko, mort à Londres à la fin novembre 2006.

Les jeunes enfants sont particulièrement menacés. Biberons et plats préparés peuvent être goûtés, au milieu des microbes venus du monde entier au passage du portique d’inspection filtrage. C’est là qu’on enlève une partie de ses vêtements, sa ceinture et ses chaussures... Les personnes qui doivent emporter des ­médicaments, ne sont pas mieux loties et voient les produits contestés s’ils ne portent pas exactement le même nom que celui mentionné sur l’ordonnance. Les génériques posent alors des problèmes. Récemment, un drame a été évité de justesse avec une passagère en détresse respiratoire lors d’une crise d’asthme. Ses médicaments antihistaminiques avaient été confisqués à l’embarquement.

Les mesures actuelles ont été décidées à Bruxelles. Les fonctionnaires des aviations civiles européennes avouent être très fiers d’avoir réussi à mettre en oeuvre le même jour dans les 25 pays de l’Union européenne le même règlement. Voilà un bel exercice de style certes, mais qui complique à l’extrême la vie des aéroports, des compagnies ­aériennes et de leurs passagers pour un résultat pour le moins peu évident.

Charles de Courson, rapporteur du budget des Transports, ne mâche pas ses mots. Le député UDF de la Marne désigne là des « mesures à l’efficacité douteuse ». Il fustige dans le projet de loi de finances pour 2007 « le manque de formation des agents de sûreté, l’incohérence et l’inadaptation des mesures prises et la mauvaise appréhension des menaces terroristes ». Les contrôles actuels de sûreté dans les aéroports sont à peu près inefficaces pour un coût exorbitant de 566 millions d’euros cette année. Plusieurs spécialistes de cette question ont mis en garde les acteurs du transport aérien lors du récent « Cannes Airlines Forum ». Roger Dutoit, directeur général de Brink’s, critique les réglementations à outrance édictées en France par pas moins de douze administrations ou entités (État, aéroport, compagnies, police, gendarmerie, douanes, etc.). Conséquence, à l’entrée de la zone réservée dans les terminaux, « les contrôles des passagers sont plus axés sur le respect de la règle que sur la recherche réelle de la sûreté », explique le responsable de la société leader du secteur en France.

Le Canadien Jacques Duches­neau, chef de la sûreté du transport aérien, abonde dans le même sens : « Il ne faut pas être un pêcheur qui attend le poisson, mais un chasseur qui traque le ­gibier. Il ne s’agit pas de déceler des objets, mais des terroristes. S’attar­­der sur les ciseaux à ongle ou maintenant sur les liquides, c’est avoir une guerre de retard. En amont, le rôle du renseignement est essentiel et doit aussi mettre le passager dans la boucle. » Cette stratégie de s’intéresser plus aux hommes qu’aux objets, est appliquée par la compagnie israélienne El-Al, peut-être la plus menacée par les terroristes. La fouille est ici complétée par un interrogatoire effectué par des psychologues qui croisent les questions pour susciter des contradictions et révéler un comportement suspect.

Jean-Cyril Spinetta, président d’Air France, souligne que les multiples procédures deviennent insupportables et incompréhensibles pour le passager : « Si le risque est le même pour tous, pourquoi fouiller les passagers ici à 50 %, là à 30 ou 10 %. Autre absurdité, un bagage entre Marseille et New York via Francfort est contrôlé une fois au départ. S’il passe par Paris, il y a une deuxième vérification et personne ne sait pourquoi. » Ancien commandant du Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), Philippe Legorjus est formel : « La pire menace pour un terroriste, c’est de ne pas voir de service de sûreté. Pour être efficace, celle-ci doit être invisible et aléatoire ». Un nouvel examen des procédures de sûreté est prévu dans six mois par la Commission européenne. Espérons que les errements actuels vont être éliminés pour déboucher sur des règles aussi réalistes qu’efficaces.


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