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La Russie de Vladimir Poutine : les "organes" au pouvoir

Marie Jégo, le Monde

jeudi 4 janvier 2007, sélectionné par Spyworld

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Déconsidérés au moment de l’implosion de l’Union soviétique, il y a quinze ans, les silovikis, les "hommes en uniforme" issus des services secrets, de la police politique ou de l’armée ont opéré un retour en force dans la Russie de Vladimir Poutine.

Partiellement démantelé au moment de la "transition", en 1992, le KGB (Comité de sécurité de l’Etat, services spéciaux de l’époque soviétique) est resté, de toutes les institutions de feu l’URSS, la mieux préservée. Aujourd’hui, les collaborateurs du FSB (Services fédéraux de sécurité), marchant dans le sillage du maître du Kremlin, qui l’a dirigé en 1997-1998, ont investi, en quinze ans, le monde de la politique, celui de la haute administration et, plus récemment, celui des affaires.

Depuis sa création en 1917, cette police politique - baptisée tour à tour Vetcheka, GPOu, NKVD, MGB, KGB - a instruit, condamné, déporté, manipulé et désinformé. Elle a assassiné aussi. Neuf décennies plus tard, son successeur, le FSB, est omniprésent dans la Russie actuelle. Mieux, il est "partie intégrante des organes démocratiques de pouvoir", a expliqué Vladimir Poutine en 2003.

Le président russe, fier de son passé de lieutenant-colonel du KGB à l’époque de la guerre froide, s’est attaché, depuis son élection en 2000, à rehausser le prestige des services de sécurité, faisant apposer une plaque à la mémoire de Iouri Andropov, ex-directeur du KGB devenu, sur le tard, numéro un soviétique, et ravivant la commémoration de la Vetcheka, l’ancêtre historique de la police politique.

Désormais, chaque 20 décembre, jour de la création de l’institution, la Russie célèbre le "jour du tchékiste". A cette occasion, le président n’a pas manqué de rappeler le rôle important joué par les "travailleurs des organes (de sécurité)" dont la vocation est de "protéger les citoyens, les jeunes surtout, de ceux qui tentent de (...) les infecter avec le virus de la violence, de l’intolérance et de la xénophobie". Sans compter la vigilance qu’ils doivent développer face à tous les espions étrangers occupés à voler les secrets "dans les secteurs où notre pays a des avantages compétitifs considérables".

De fait, le FSB veille. En cinq ans, ce service a été l’initiateur des poursuites engagées contre une vingtaine de scientifiques russes condamnés à de lourdes peines (quinze ans de prison en 2004 pour le chercheur Igor Soutiaguine, quatorze pour son collègue Valentin Danilov) accusés d’avoir transmis des informations décrites comme "stratégiques" à des "puissances étrangères".

Quelques semaines avant cette déclaration, au nouveau siège du GRU (renseignement militaire), d’un coût de 350 millions de dollars, à la périphérie de Moscou, Vladimir Poutine était venu galvaniser les esprits, invitant les militaires à entreprendre "des actions décisives" pour "couper les canaux de soutien" étrangers des terroristes et les "liquider". Joignant le geste à la parole, le chef de l’Etat russe, pistolet au poing, s’était ensuite entraîné au tir sur cible avec quelques hommes.

En 2006, le FSB a renoué avec une tradition soviétique tombée en désuétude en 1989, qui consiste à attribuer des "oscars" aux artistes auteurs des oeuvres "les plus objectives" sur... l’activité des "organes". Parmi les heureux élus figure, entre autres, l’acteur Evgueni Mironov, primé le 20 décembre pour son rôle dans le film Août 1944. Il y interprète le rôle d’un officier du Smerch (anagramme de smiert chpionam, littéralement "mort aux espions"), l’unité du contre-espionnage militaire créée par Staline entre 1943 et 1946 et responsable, entre autres, de la disparition du diplomate suédois Raoul Wallenberg (qui s’activa au sauvetage des juifs hongrois durant la seconde guerre mondiale et disparut après l’entrée des troupes soviétiques à Budapest, en 1945).

Désormais, à la télévision, dans les romans, le héros populaire a les traits d’un "agent". Loin de se cantonner à la culture, le FSB étend ses tentacules sur de multiples domaines de la société, jusqu’aux taxes sur l’alcool, par exemple, dont il s’est directement occupé.

Plus largement, ses hommes sont présents à tous les échelons politiques : au sein de l’administration présidentielle, au gouvernement, à la tête des régions. Dans nombre d’entre elles, les gouverneurs ont des épaulettes : le général d’armée Boris Gromov à Moscou, le général de la police Vladimir Koulakov à Voronej, à Smolensk le général du FSB Viktor Maslov, à Riazan le général d’armée Gueorgui Chpak... La liste n’est pas exhaustive.

La plupart du temps, ces officiers-fonctionnaires demeurent "membres de la réserve active". A ce titre, ils continuent de percevoir leur solde. "La seule différence avec leurs collègues, c’est qu’ils ont une obligation supplémentaire : rédiger chaque mois des rapports pour la maison mère. (...) Ils sont l’oeil du maître", explique la sociologue Olga Krychtanovskaïa, dans un livre, Anatomie de l’élite russe, publié en 2004.

D’après elle, plus des trois quarts desmembres de l’élite au pouvoir portent sur leur curriculum vitae les traces d’un passage dans les "organes" (KGB, FSB ou GRU). Fidèle à sa vocation d’"Etat-garnison", la Russie a pris les traits d’une "militarocratie", affirme cette chercheuse.

Surtout, ces hommes tracent de plus en plus leur voie dans les affaires : ils sont présents dans les conseils d’administration des grandes entreprises, introduits sur "recommandation du Kremlin", selon la sociologue. A Gazprom, monopole russe du gaz et instrument de la politique internationale du Kremlin, 17 ex-membres du FSB-KGB figurent dans les organes de décision. Le 15 novembre, le géant gazier s’est doté d’un nouveau vice-président, Valeri Goloubev, un proche du président et, comme lui, issu des "organes". Son prédécesseur dans la fonction, Alexandre Riazanov, présentait le même pedigree. "Venir du KGB ou avoir connu le président à l’époque où il travaillait à (la mairie de) Saint-Pétersbourg sont les deux critères qui comptent dans les nominations", confirme Alexeï Moukhine, auteur de plusieurs ouvrages sur l’élite dirigeante russe.

Le président russe Vladimir Poutine lors de l’enregistrement de son discours télévisé pour les voeux 2007 au Kremlin, le 27 décembre 2006. - REUTERS/ITAR-TASS

A la Douma (chambre basse du Parlement), le FSB a son mot à dire sur l’élaboration de certaines lois, comme celle en préparation qui vise à empêcher l’accès des firmes étrangères aux "secteurs stratégiques" de l’économie, ou celle restreignant l’activité des ONG. C’est lui qui, de source confidentielle, a mis son veto à l’entrée sur le territoire russe du banquier britannique Bill Browder, à la mi-novembre 2005. Depuis, ce créateur du fonds d’investissement Hermitage (plus de 4 milliards de dollars investis en Russie) n’a pas pu remettre les pieds à Moscou.

Enfin, le FSB délivre les autorisations de circuler dans les lieux très surveillés : zones frontalières, régions au riche sous-sol ou jugées stratégiques. En 2003, il a récupéré le service des gardes-frontières. Depuis le 10 juillet, il peut agir "hors du territoire de la Fédération de Russie" sur simple décision du président. La loi ne dit pas dans quelle mesure il devra coopérer avec les renseignements extérieurs (SRV) ou militaires (GRU), seuls autorisés jusqu’ici à intervenir à l’étranger. Dans la foulée, le FSB a été chargé d’assurer "la sécurité des systèmes d’information et de télécommunication des secteurs vitaux". Entre autres : la télévision. En revanche - recommandation du Conseil de l’Europe oblige -, il a dû céder ses lieux de détention provisoire au ministère de la justice.

En réalité, jamais le pouvoir des "organes" n’a été aussi grand. A l’ère soviétique, le KGB n’a jamais été représenté aussi directement dans les centres décisionnels. Présents à tous les échelons de la société, les cadres du FSB sont apparus sur la scène publique avec l’avènement de Vladimir Poutine. Mais leur retour en grâce s’est produit avant son accession à la présidence, en 2000.

A partir de 1997, quand les proches du président Boris Eltsine commencent à lui chercher un successeur, c’est vers les "services" qu’ils se tournent, sélectionnant successivement quatre premiers ministres qui en sont issus (Sergueï Kirienko, Evgueni Primakov, Sergueï Stepachine, Vladimir Poutine). L’opinion publique adhère à cette idée. Fatiguée des méfaits du "capitalisme de rapine" mis en place par les démocrates honnis, elle s’en remet aux "hommes en uniforme". Trois réformes monétaires et une crise bancaire désastreuse, à l’été 1998, achèvent de la convaincre : le salut ne peut venir que des tchékistes, considérés comme plus honnêtes et voués au service de l’Etat. C’est dans ce contexte que le premier d’entre eux, Vladimir Poutine, s’est imposé.

Beaucoup le voient comme l’héritier putatif de Iouri Andropov (1914-1984), ce patron du KGB devenu premier secrétaire du Parti communiste en 1982, mort avant d’avoir pu mener à bien son projet de restauration de l’ordre et de la discipline dans une Union soviétique alors à la dérive.


Vidéos : nouveau quartier général du GRU (Russie)

Le nouveau quartier général du service de renseignement militaire russe (le GRU - Glavnoe Razvedyvatel’noe Upravlenie)

- Vidéo 1
- Vidéo 2


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