mardi 12 décembre 2017

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Russie : le grand retour des services secrets

Marie Jégo, Lexpress.mu

lundi 8 janvier 2007, sélectionné par Spynews

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Désavoués avec la chute de l’URSS, les services secrets russes sont aujourd’hui présents, avec la bénédiction de Vladimir Poutine, à tous les niveaux de l’État.

Déconsidérés au moment de l’implosion de l’Union soviétique, il y a quinze ans, les silovikis, les « hommes en uniforme » issus des services secrets, de la police politique ou de l’armée ont opéré un retour en force dans la Russie de Vladimir Poutine.

Partiellement démantelé au moment de la « transition », en 1992, le KGB (Comité de sécurité de l’État, services spéciaux de l’époque soviétique) est resté, de toutes les institutions de feu l’URSS, la mieux préservée. Aujourd’hui, les collaborateurs du FSB (Services fédéraux de sécurité), marchant dans le sillage du maître du Kremlin, qui l’a dirigé en 1997-1998, ont investi, en quinze ans, le monde de la politique, celui de la haute administration et, plus récemment, celui des affaires.

De fait, le FSB veille. En cinq ans, ce service a été l’initiateur des poursuites engagées contre une vingtaine de scientifiques russes condamnés à de lourdes peines et accusés d’avoir transmis des informations décrites comme « stratégiques » à des « puissances étrangères ».

En 2006, le FSB a renoué avec une tradition soviétique tombée en désuétude en 1989, qui consiste à attribuer des « oscars » aux artistes auteurs des œuvres « les plus objectives » sur… l’activité des « organes ». Désormais, à la télévision, dans les romans, le héros populaire a les traits d’un « agent ». Loin de se cantonner à la culture, le FSB étend ses tentacules sur de multiples domaines de la société, jusqu’aux taxes sur l’alcool, par exemple.

Présents à tous les échelons politiques

Plus largement, ses hommes sont présents à tous les échelons politiques : au sein de l’administration présidentielle, au gouvernement, à la tête des régions. Dans nombre d’entre elles, les gouverneurs ont des épaulettes.

La plupart du temps, ces officiers-fonctionnaires demeurent « membres de la réserve active ». À ce titre, ils continuent de percevoir leur solde. « La seule différence avec leurs collègues, c’est qu’ils ont une obligation supplémentaire : rédiger chaque mois des rapports pour la maison mère. […] Ils sont l’oeil du maître », explique la sociologue Olga Krychtanovskaïa, dans un livre, Anatomie de l’élite russe, publié en 2004.

D’après elle, plus des trois quarts des membres de l’élite au pouvoir portent sur leur curriculum vitae les traces d’un passage dans les « organes » (KGB, FSB ou GRU). Fidèle à sa vocation d’« État-garnison », la Russie a pris les traits d’une « militarocratie », affirme cette chercheuse.

Surtout, ces hommes tracent de plus en plus leur voie dans les affaires : ils sont présents dans les conseils d’administration des grandes entreprises, introduits sur « recommandation du Kremlin », selon la sociologue. À Gazprom, monopole russe du gaz et instrument de la politique internationale du Kremlin, 17 ex-membres du FSB-KGB figurent dans les organes de décision.

Le 15 novembre, le géant gazier s’est doté d’un nouveau vice-président, Valeri Goloubev, un proche du président et, comme lui, issu des « organes ». Son prédécesseur dans la fonction, Alexandre Riazanov, présentait le même pedigree.

« Venir du KGB ou avoir connu le président à l’époque où il travaillait à (la mairie de) Saint-Pétersbourg sont les deux critères qui comptent dans les nominations », confirme Alexeï Moukhine, auteur de plusieurs ouvrages sur l’élite dirigeante russe.

À la Douma (chambre basse du Parle-ment), le FSB a son mot à dire sur l’élaboration de certaines lois, comme celle en préparation qui vise à empêcher l’accès des firmes étrangères aux « secteurs stratégiques » de l’économie, ou celle restreignant l’activité des ONG.

Enfin, le FSB délivre les autorisations de circuler dans les lieux très surveillés : zones frontalières, régions au riche sous-sol ou jugées stratégiques. En 2003, il a récupéré le service des gardes-frontières. Dans la foulée, le FSB a été chargé d’assurer « la sécurité des systèmes d’information et de télécommunication des secteurs vitaux ». Entre autres : la télévision. En revanche – recommandation du Conseil de l’Europe oblige –, il a dû céder ses lieux de détention provisoire au ministère de la Justice.

En réalité, jamais le pouvoir des « organes » n’a été aussi grand. À l’ère soviétique, le KGB n’a jamais été représenté aussi directement dans les centres décisionnels. Présents à tous les échelons de la société, les cadres du FSB sont apparus sur la scène publique avec l’avènement de Vladimir Poutine. Mais leur retour en grâce s’est produit avant son accession à la présidence, en 2000.

Le salut ne peut venir que des tchékistes

À partir de 1997, quand les proches du président Boris Eltsine commencent à lui chercher un successeur, c’est vers les « services » qu’ils se tournent, sélectionnant successivement quatre premiers ministres qui en sont issus (Sergueï Kirienko, Evgueni Primakov, Sergueï Stepachine, Vladimir Poutine). L’opinion publique adhère à cette idée. Fatiguée des méfaits du « capitalisme de rapine » mis en place par les démocrates honnis, elle s’en remet aux « hommes en uniforme ». Trois réfor-mes monétaires et une crise bancaire désastreuse, à l’été 1998, achèvent de la con-vaincre : le salut ne peut venir que des tchékistes, considérés comme plus honnêtes et voués au service de l’État. C’est dans ce contexte que le premier d’entre eux, Vladimir Poutine, s’est imposé.

Beaucoup le voient comme l’héritier putatif de Iouri Andropov (1914-1984), ce patron du KGB devenu premier secrétaire du Parti communiste en 1982, mort avant d’avoir pu mener à bien son projet de restauration de l’ordre et de la discipline dans une Union soviétique alors à la dérive.

■ @ 2 007 Le Monde – Marie JÉGO – (Distribué par The New York Times Syndicate)


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