dimanche 22 octobre 2017

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Lettre ouverte aux candidats « espions »

Alain Rodier, CF2R.org

mardi 9 janvier 2007, sélectionné par Spyworld

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Durant ma carrière professionnelle au service de l’Etat et, depuis que j’ai pris une retraite que je pense méritée mais active, j’ai été amené à rencontrer de nombreux postulants au métier d’« espion ».

C’est avec beaucoup de réserve que j’ai communiqué avec certains d’entre eux car je savais pertinemment que la majorité de ces « volontaires » se faisait une idée totalement erronée à propos de ce métier. A leur décharge, ce n’est certes pas leur faute. En effet, le mot même « espionnage » a été totalement dévoyé par les auteurs de livres ou de films se rapportant à cette activité. La faute en incombe également aux services eux-mêmes qui, parfois, ont commis des bavures qui ont fait la « une » des médias. Bien sûr les journalistes ont aussi leur part de responsabilité étant donné les reportages pour le moins fantaisistes qu’ils ont commis sans être jamais démentis puisque qu’il est de tradition que les services ne répondent jamais aux attaques auxquelles ils sont régulièrement soumis.

La fascination qu’exerce l’espionnage provient d’un sentiment psychologique autant fait d’attirance que de rejet. Attirance due aux fantasmes des auteurs cités plus haut qui laissent croire que l’espion connaît une folle vie d’aventures ponctuée de casinos, de coups de feu et de splendides créatures accueillantes. Le rejet provient de l’immoralité supposée de ces activités, surtout dans les démocraties respectueuses des Droits de l’Homme où les censeurs journalistiques ont remplacé le clergé d’antan.

Je souhaite aujourd’hui tenter de répondre à quelques questions que les postulants à ce métier se posent légitimement.

Il convient donc, dans un premier temps, de revenir à la dure réalité des choses en cassant les pattes à de nombreux canards qui ont cependant la vie dure comme le disait le regretté Robert Lamoureux dans un sketch « le canard est toujours vivant ».

Premier mythe : le mot « espion »

Il faut revenir à un peu de vocabulaire de base. Dans les services, le mot « espion » est proscrit ou, plutôt, il est réservé à l’adversaire car jugé comme péjoratif. C’est pour cela que l’on parle de « contre espionnage », activité qui consiste à déjouer les manœuvres de ses « espions » (car lui il en possède puisque c’est lui le « méchant »).

Donc, selon le jargon usité, on parle de « recherche » et d’« exploitation » du renseignement mais surtout pas d’« espionnage ». Le fonctionnaire est en conséquence un « officier de renseignement », un « officier traitant » - OT - ou un « analyste ». L’« agent » n’appartient pas au service. C’est une personne rémunérée pour fournir des informations à son OT. Si ce quidam n’est pas rémunéré, c’est alors un « honorable correspondant » (HC).

Deuxième mythe : la vie aventureuse

S’il est vrai qu’un fonctionnaire des services est amené à prendre de temps en temps plus de risques que son homologue de la Poste (ce dernier ayant l’avantage d’avoir le droit de grève), cette affirmation est à nuancer. Durant toute sa carrière, il courra beaucoup plus de risques d’être la victime d’un accident de la circulation sur son trajet domicile-travail que dans toutes les activités qu’il pourra mener. Cela m’est arrivé : je me suis fait renverser sur un passage piétons, et il ne s’agissait pas d’une tentative d’assassinat mais d’un banal accident.

Contrairement à ce que l’on peut voir dans les films du genre, c’est un métier ou l’on tue très peu. Si quelqu’un décide d’assassiner un officier de renseignement « histoire d’aérer » comme le disait avec humour Michel Audiard, c’est qu’il l’a repéré. A terme, tout ce qu’il gagne est que sa victime est remplacée par un autre OT qu’il ne connaît pas et qui, en conséquence, représente un risque encore plus important pour lui.

D’autre part, tout fonctionnaire des services passe beaucoup plus de temps derrière un bureau que sur le terrain. Le début de carrière consiste d’ailleurs à devenir un spécialiste exploitant les renseignements et informations recueillis par d’autres. Certains y passeront toute leur carrière.

Troisième mythe : le « terrain »

Lorsque je dirigeais le premier exercice « terrain » destiné aux stagiaires subissant le stage initiatique de début de carrière, je les laissais s’habiller comme ils l’entendaient. La plupart d’entre eux revêtaient alors le déguisement du flic en civil façon « Starky & Hutch ». C’est-à-dire : blouson de cuir ou de toile, jean, baskets. J’avais alors énormément de mal à leur faire comprendre qu’ils étaient repérables par tout professionnel de la vie clandestine et qu’il est plus discret de porter une cravate (pour les hommes) et de l’ôter si l’on se retrouve dans un endroit où cela fait désordre (comme dans un quartier mal fréquenté), mais que l’inverse n’est pas vrai : un traîne savate qui entre dans un hôtel de luxe se fait immédiatement repérer par le personnel du desk.

Ensuite, ce qui les surprenait, c’est le temps que l’on passe à attendre (et souvent pour aucun résultat) sans que rien ne se passe.

La surprise la plus désagréable pour eux était le contrôle tatillon des financiers qui épluchaient leurs notes de frais. Attention à tout dépassement des barèmes imposés et surtout, à des dépenses non justifiées. Il fallait que je leur rappelle sans cesse qu’ils dépensaient l’argent du contribuable et que celui-ci devait être économisé et employé à juste titre. D’ailleurs, les services des autres pays sont liés aux mêmes règles administratives qui sont souvent encore plus draconiennes. Ainsi, dans un pays étranger que je ne nommerai pas, je repérais les personnes chargées de me filer car, une fois assises dans un café (ou un restaurant), elles ne consommaient pas car elles n’avaient de budget alloué pour cela.

Les OT ne sont pas armés. Toujours dans ce pays étranger, j’aimais bien, lorsque je prenais un vol intérieur, m’installer dans la salle d’attente à proximité du portique de sécurité. Je repérais ainsi les policiers qui étaient chargés de surveiller mes faits et gestes car, comme tout passager embarquant sur un vol, ils étaient obligés de laisser leur arme de service aux membres de l’équipage. Il faut dire que pour ma défense personnelle, je ne possédais personnellement que mon stylo Mont Blanc « Diplomate » qui m’avait été gentiment offert par des amis avant mon départ en poste ! En effet, n’en déplaise à certains auteurs, les officiers de renseignement ne sont généralement pas armés car cela constitue un risque d’être repéré au premier contrôle de routine. La hiérarchie préfère un officier traitant mort qu’une « bavure » dont les conséquences diplomatiques et politiques peuvent être catastrophiques. Certes, il existe quelques exceptions à cette règle, mais elles sont extrêmement rares.

Quatrième mythe : la « solitude » de l’espion

Heureusement pour lui, c’est absolument faux. L’officier de renseignement travaille en équipe et d’ailleurs, c’est heureux pour lui car c’est ce qui fait sa force. Tout d’abord, il subit une formation initiale (que d’aucuns jugent trop courte) puis il poursuit son éducation dans les bureaux au contact des ses anciens qui lui enseignent peu à peu les rudiments du métier. Sur le terrain, il est dirigé, orienté et contrôlé en permanence par la hiérarchie. Il peut recevoir des renforts (parfois à son insu) et, s’il bénéficie tout de même d’une certaine autonomie, il doit finalement rendre compte de ses actions dans le moindre de détail. Aucun cadeau ne lui sera fait car il subira les conséquences de ses erreurs. S’il tente de dissimuler quoique ce soit, cela sera fatal pour sa carrière.

Mais cette « assistance » est aussi une grande arme. Grâce à la Centrale, il peut apprendre qui est qui dans son environnement immédiat (elle lui communique uniquement les informations dont il a besoin pour mener à bien sa mission), il peut déjouer certaines chausses trappes, comprendre s’il va dans la bonne direction ou s’il est en train de se « planter en beauté ». C’est d’ailleurs là un des avantages qu’ont les services officiels sur les officines privées, lesquelles n’ont pas de ce soutien de la « base arrière ». L’Administration bénéficie d’une mémoire qu’aucune société privée au monde ne possède. Beaucoup d’anciens des services, passés dans le privé, se sont aperçus à leurs dépens de cette différence fondamentale.

Cinquième mythe : l’espion est un « super héros »

C’est dommage, mais c’est faux. L’officier de renseignement est un être humain, moyen, comme les autres. Les surdoués (ou plus exactement ceux qui croient l’être) considèrent très rapidement que leurs qualités ne sont pas correctement reconnues et exploitées ; que la hiérarchie ne leur fait pas assez confiance ; qu’elle ne leur confie pas les missions qui sont dignes d’eux, etc. Inutile de préciser que ces personnes ne font pas de vieux os dans les services et vont vite pantoufler dans le privé. Ils ont tout simplement oublié qu’une des premières qualités demandée à l’officier de renseignement est la modestie, voire l’humilité.

Sixième mythe : l’enrichissement supposé des officiers de renseignement

Un adage dit « si vous voulez sortir d’un casino avec beaucoup d’argent, il faut y être entré avec encore plus d’argent ». C’est également un peu le cas. En effet, la personne effectuant ce métier est avant tout un fonctionnaire (ce qui a des avantages que je ne contredis pas) qui gagne honnêtement sa vie mais qui n’a aucune chance de faire fortune grâce à ses activités professionnelles. A titre d’exemple, les fonctionnaires des Affaires étrangères parviennent à mettre beaucoup plus d’argent de côté pour leurs vieux jours. Ils passent en général, beaucoup plus d’années à l’étranger, où les salaires sont beaucoup plus avantageux qu’en métropole que les membres des services. D’ailleurs, beaucoup comprennent vite que l’enrichissement ne viendra pas de ce métier et, après quelques années d’activité au sein des services, ils passent dans le secteur privé qui est plus rémunérateur.

Les fondements de la passion pour le renseignement

Malgré tout ce qui précède, le renseignement est un métier passionnant.

D’abord, il ne s’agit pas d’un métier mais de métiers au pluriel. La palette est large, du linguiste distingué au scientifique, de l’expert en armements au chimiste, en passant par le photographe, l’informaticien, le transmetteur, etc. Il faut vraiment être très difficile pour ne pas trouver un sujet qui corresponde à sa personnalité, à ses connaissances initiales - qui seront enrichies par un apprentissage de tous les jours - et à ses goûts et aspirations. D’ailleurs, s’il le souhaite, la carrière d’un membre des services peut évoluer avec le temps. Cependant, il faut bien reconnaître que quelques spécialistes très pointus dans leur domaine auront du mal à changer de branche.

Puisque j’aborde le problème des carrières, il ne faut pas se faire d’illusion. Comme dans toutes les administrations, la progression et lente, soumise à la réussite de concours pour les personnels civils. En ce qui concerne les militaires, l’encadrement, lors de mon entrée dans les services, avait été très clair et franc : « si vous êtes venus chercher des galons et des décorations, vous vous êtes trompé de maison ». Il est presque impossible à un officier servant dans le renseignement d’atteindre le rang de général, même s’il possède tous les diplômes et la notation nécessaire. Cela est dû en grande partie au fait qu’il est « perdu » pour son arme d’origine dont le bureau des personnels préfère favoriser un officier qui a continué une carrière normale. Son dossier est classé tout au fond du tiroir.

L’officier de renseignement, à la différence de la plupart de ses concitoyens sait qu’il est « en guerre ». Si ce n’est pas un conflit militaire ouvert, c’est une guerre au terrorisme, à la criminalité organisée, économique, politique, stratégique … Il a l’impression de ne pas être dupe. C’est pour cette raison qu’il a souvent envie de casser sa télévision au moment du journal de 20 h 00 en voyant toutes les fadaises qui sont déversées sur le bon peuple. « Citoyens, dormez tranquilles, nous veillons ». Tu parles ! Les dangers auxquels sont confrontés nos sociétés modernes sont immenses, actuels et permanents. C’est encore plus vrai depuis la fin de la Guerre froide car les cartes ont été redistribuées dans le plus grand désordre. Parfois, l’on ne sait plus très bien différencier l’ennemi de l’ami. Pour les services, il n’y a pas d’« amis » mais des pays ou des groupes avec lesquels on coopère à un instant « T » dans un cadre bien précis. Il ne faut pas se bercer d’illusions, personne ne nous fait de cadeau pour nos beaux yeux et notre « exception » française. De toute façon, les belles promesses n’engagent que ceux qui les croient ! Pour cela, il suffit de constater tous les beaux marchés commerciaux qui nous échappent, parfois en raison de l’arrogance, des préjugés ou plus simplement de l’imbécillité de certains décideurs. Cette maxime peut s’appliquer à eux : « si certains préfèrent une vie sans histoire, d’autres font l’Histoire ». Dans cette optique, l’officier de renseignement a l’impression de faire œuvre utile à son niveau dans cette guerre qui n’est pas officiellement déclarée, du moins en France.

Au milieu de la morosité latente, l’officier de renseignement vit épisodiquement des moments de joie uniques, courts certes, mais intenses. Par exemple, quand l’officier traitant obtient le document classifié qu’il convoitait depuis des mois voire des années, quand l’exploitant constate qu’une de ses études amène des changements dans certains détails de la politique de son pays. Je dois reconnaître que j’ai parfois eu cette chance, beaucoup trop rarement à mon goût, mais on ne découvre pas des diamants tous les jours.

Sur le plan humain, l’officier de renseignement est amené à rencontrer des personnes extraordinaires et extrêmement diverses même si, bien évidement, il est loin d’être le seul dans ce cas. Il côtoiera aussi des crapules de la pire espèce et là, il peut y avoir danger, certes pas pour sa vie mais pour son intégrité morale. Attention à ne pas se laisser séduire par les tentations !

Je ne résiste pas au plaisir de citer le prince de Ligne, trouvant que ses paroles peuvent très bien s’appliquer aux métiers du renseignement comme elles le font déjà pour celui des armes (ne pas oublier que les services extérieurs français dépendent du ministère de la Défense) : « aimer le métier militaire au-dessus de tous les autres, à la passion, oui passion est le mot. Si vous ne rêvez pas militaire, si vous ne dévorez pas les livres et les plans de guerre et si vous ne baisez les pas des vieux soldats, si vous ne pleurez pas aux récits de leurs combats, quittez vite un habit que vous déshonorez (…) donnez votre place à un jeune homme tel que je le veux. C’est celui qui sera fou de l’art de Maurice de Saxe et qui sera persuadé qu’il faut faire trois fois son devoir pour le faire passablement. Malheur aux têtes tièdes, qu’elles rentrent au sein de leurs familles ».

Voici donc réunies quelques brèves réflexions sur les métiers du renseignement. De mon expérience personnelle, je ne regrette rien d’autant, qu’avant de m’engager dans cette voie, j’ai d’abord connu une vie classique de militaire. Elle était également passionnante, mais ce qui est curieux, c’est que lorsque je dors, je ne rêve pas de cette période de ma vie alors que, presque toutes les nuits, je replonge dans l’espionnage. Je pense que c’est très symptomatique.

Alain Rodier - Janvier 2006


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