lundi 11 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > Les agents de la CIA trahis par leurs GSM

Les agents de la CIA trahis par leurs GSM

Alain Lallemand, Lesoir.be

lundi 29 janvier 2007, sélectionné par Spyworld

logo

Espions, coupez votre GSM en opération ou votre carte SIM vous trahira ! Un cas étonnant au parquet de Milan.

Les juges milanais ont saisi le ministre italien de la Justice, Clemente Mastella, d’une nouvelle demande d’extradition de 26 agents de la CIA pour leur implication dans un enlèvement commis le 17 février 2003 en plein coeur de Milan. La réintroduction de cette demande, refusée une première fois sous le gouvernement de droite de Silvio Berlusconi, par crainte de tendre les relations avec Washington, était prévisible. Ce qui est moins connu, c’est la démonstration technique implacable sur laquelle s’appuie le parquet et qui a permis aux enquêteurs italiens, bien plus d’un an après l’enlèvement, de découvrir l’identité de 19 agents opérationnels de Langley et de retracer, minute par minute, parfois mètre par mètre, leurs faits et gestes.

Les agents ont été trahis... par la simple analyse des bornes de téléphonie mobile et parce qu’ils utilisaient tous un même réseau, Telecom Italia Mobile (TIM), ce qui facilitait grandement l’enquête.

L’histoire : le 17 février 2003 entre 11h30 et 12h00 est enlevé via Guerzoni, à Milan, un Egyptien bénéficiant de l’asile politique en Italie depuis 2001. Une seule personne, une femme, est témoin de l’enlèvement de Nasr Osama Moustafa Hassan, alias « Abou Omar » : elle parle de « deux hommes habillés à l’occidentale », qui interpellent « un homme barbu de type arabe », vérifient son identité puis le forcent à entrer dans un van. Le détail qui tue : l’un des hommes utilise son GSM...

Les policiers ne disposent que d’une date, d’une plage horaire, d’un lieu. En fait, une intersection - un lieu dénommé la croix pourpre, à hauteur du nº34 - dans un quartier contenant de nombreuses bornes de téléphonie mobile ainsi que (c’est important pour en déduire les mouvements de véhicules) de nombreux sens uniques. Et un seul témoignage. L’enquête peut commencer, suivant les canons d’Arthur Conan Doyle...

D’abord, qui a été enlevé ? L’identité d’Abou Omar n’est révélée que parce que son épouse lance un appel public à la mosquée. Les limiers italiens exploitent ce nom et se rendent compte que l’homme est sous enquête antiterroriste chez eux. Sa ligne téléphonique fixe est sous écoute. Elle le demeurera, malgré une intoxication des services américains qui font croire aux Italiens que le disparu s’est réfugié dans les Balkans : quatorze mois après l’enlèvement, en avril 2004, l’homme appelle son épouse au départ d’Alexandrie, en Egypte, dit qu’il vient d’être libéré et, sans savoir qu’il est sous écoute italienne, affirme avoir été enlevé par des Occidentaux qui l’ont transporté « plusieurs heures », « environ cinq heures », jusqu’à une « base aérienne probablement américaine », avant d’être exfiltré vers l’Egypte puis torturé.

Il n’y a qu’une base qui corresponde à ce signalement : Aviano, base de l’US Air Force en Italie. L’enquête téléphonique pouvait commencer, avec de puissants moyens d’analyse informatique : d’abord, identifier les cartes SIM actives ce jour-là, à ce moment-là, sur les lieux du rapt et, si possible, détecter celles qui s’appellent l’une l’autre. Puis, détecter les cartes SIM actives ces jours-là autour de la base d’Aviano et autour du lieu du rapt. Enfin, confronter les résultats.

Bingo : les Italiens identifient un groupe de cartes SIM qui s’échangent un total de 62 appels très brefs et dont l’interactivité atteint un sommet au moment précis de l’enlèvement. Toutes ces cartes, de la société TIM, ont été achetées et activées entre novembre 2002 et janvier 2003, et tous ces numéros cesseront d’être utilisés après l’enlèvement : pour l’essentiel, ils ne seront plus jamais utilisés après le 20 février 2003.

Mais il y a mieux encore. Les cartes sont bien entendu achetées sous de faux noms. Mais ces patronymes (un citoyen roumain, une société commerciale imaginaire, etc.) ont chacun été utilisés pour activer au moins dix autres cartes SIM. Ce ne sont donc pas des pseudos improvisés. Une seule exception : une agente, citoyenne américaine, utilisera un numéro Vodafone, enregistré en outre sous son nom authentique.

Les enquêteurs continuent à gratter : tous ces numéros ont été « accrochés », dans les jours précédant le rapt, par l’une des bornes situées sur le trajet entre le domicile de la victime et sa mosquée. Il y a donc eu repérage : un de ces GSM va passer 95 fois en huit jours sur ce parcours.

Dans ce commando, les enquêteurs identifient par ailleurs deux sous-groupes : ceux présents sur les lieux du rapt au moment du rapt, et ceux qui demeurent à distance dans l’un des communes milanaises qu’il faut traverser pour gagner Aviano via l’autoroute : Cormano. Dès après le rapt, le premier groupe rejoint le second à Cormano. Après quoi neuf cartes SIM vont être « accrochées » par... toutes les bornes séparant Cormano de la base d’Aviano. Durant le trajet, certaines cartes appellent les numéros d’officiers basés à Aviano. Et cinq heures après le rapt, toutes les cartes SIM du groupe de Milan sont « accrochées » par les bornes qui entourent la base d’Aviano...

A ce stade, le rôle central de la base d’Aviano ne peut être nié. Mais les cartes SIM sont loin d’avoir livré tous leurs secrets. L’un des membres du commando qui, cet après-midi-là, gagne par la route la base d’Aviano, appelle à trois reprises le portable du chef US de la sécurité de la base d’Aviano, le colonel Joseph L. III Romano.

Un autre individu clé dit « Beta », qui se trouvait à Cormano deux heures avant le rapt, entre en contact GSM avec le groupe de Cormano, puis gagne le lieu du rapt au moment du rapt et entre en contact GSM avec le groupe responsable du rapt. De là, il accompagne ce groupe jusqu’à Cormano (où ils se retrouvent tous), puis gagne la base d’Aviano. « Beta » ne retournera à Milan que le lendemain, aux premières heures du jour. Particularité : l’analyse chronologique des bornes qui ont détecté le signal GSM de « Beta » permet, carte routière de Milan et de ses sens uniques en main, de déduire l’itinéraire exact du véhicule de « Beta » et de ses acolytes.

Précisons que le seul témoin visuel de l’enlèvement, lorsqu’il avait témoigné neuf jours seulement après le rapt, avait donné une foule de détails qui semblaient secondaires et sans intérêt. Curieusement, tous ces détails seront confirmés par l’enquête de téléphonie...

Demeure une question : comment les enquêteurs italiens ont-ils ensuite identifié les 19 agents CIA qui se cachaient derrière ces cartes SIM ? Simple : ces mêmes agents ont commis le même genre d’erreurs grossières lors de leurs demandes de visa (les numéros se suivent) et lors de l’utilisation de leurs cartes de crédit.

In extenso

Dans un document de 186 pages (en anglais), le tribunal de Milan détaille l’identité des 19 agents impliqués dans l’affaire et les moyens complets de leur identification :

http://www.statewatch.org/cia/documents/milan-tribunal-19-us-citizens-sought.pdf


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :