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Etudes sous haute sécurité

Piotr Smolar, le Monde

jeudi 1er février 2007, sélectionné par Spyworld

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Lieu stratégique et politiquement sensible, l’Institut national des hautes études de la sécurité (Inhes) fait l’objet, depuis quelques mois, d’une reprise en main par le ministère de l’intérieur, qui suscite des remous. L’Inhes accueille en son sein des chercheurs, publie des travaux et abrite l’Observatoire national de la délinquance, qui traite les statistiques de la criminalité. C’est aussi un lieu d’études, chaque année, pour quelques dizaines d’auditeurs : fonctionnaires de l’intérieur ou de la défense, responsables de sociétés de sécurité, parlementaires, journalistes, etc.

Une certaine agitation s’est emparée de cet établissement public, placé sous la tutelle du ministère. Début juillet 2006, Nicolas Sarkozy a désigné un ancien auditeur, Pierre Monzani, à la tête de l’Inhes (ex-Institut des hautes études de sécurité intérieure). Proche de Charles Pasqua, M. Monzani a été mis en examen pour "complicité de blanchiment", en septembre 2004, par le juge Philippe Courroye. Il est soupçonné d’avoir participé, début 2002, à un montage pour l’obtention d’un prêt de 450 000 euros auprès d’une banque chypriote, afin de financer la campagne présidentielle de l’ancien président du Rassemblement pour la France (RPF). Ce prêt aurait été garanti par des fonds d’un montant égal, confiés à la banque, dont l’origine n’a pas été déterminée par les enquêteurs.

"Pasqua, c’est comme mon père", dit M. Monzani, qui nie, par ailleurs, toute implication dans cette affaire de prêt. "Je pourrais me faire tuer pour lui", ajoute cet ancien directeur général du pôle universitaire Léonard-de-Vinci, établissement privé créé par M. Pasqua quand il présidait le conseil général des Hauts-de-Seine. Quelques semaines après la désignation de M. Monzani, l’ancien ministre de l’intérieur a lui-même été nommé administrateur de l’Inhes.

"Tout est verrouillé par la droite dure, explique Frédéric Ocqueteau, chercheur au CNRS et membre de l’Observatoire national de la délinquance (OND). Il ne faut aucune contestation pendant la marche sur Rome de Nicolas Sarkozy."

Le 14 janvier, à l’occasion de son premier discours de candidat officiel de l’UMP, M. Sarkozy a expliqué qu’il mettrait un terme aux nominations de complaisance, s’il était élu, contrairement à une pratique reprochée à la gauche comme à la droite. "Le fait du prince n’est pas compatible avec la République irréprochable", a-t-il dit, en soulignant la nécessité, pour les candidats à certains postes, d’exposer au préalable leurs "vues stratégiques pour l’entreprise ou l’organisme" qu’ils sont censés diriger.

Les "vues stratégiques" de M. Monzani ne font pas l’unanimité. Se définissant comme "gaulliste", "souverainiste" et "pro-israélien", il est proche de Rachid Kaci, président du mouvement La Droite libre. Il est aussi porte-parole de ce mouvement libéral et souverainiste, qui réunit des orphelins du RPF et qui est devenu une composante de l’UMP.

Sur le site Ladroitelibre.com, M. Monzani propose souvent ses d’analyses. Ainsi, le 6 décembre 2005, au moment de l’accès de violences urbaines, le futur directeur de l’Inhes liait ces événements à l’immigration et exposait ses vues en matière de sécurité. "D’abord donc briser, par la répression et les mesures adaptées de redressement, comme l’on disait jadis, ce noyau des plus durs", écrivait-il, en affirmant plus loin que "les élites ont laissé se développer une immigration massive, avec l’erreur fatale du regroupement familial il y a trente ans".

Dès son arrivée, le nouveau directeur a pris des décisions radicales. Revenant à l’organigramme historique de l’institut, il a supprimé l’autonomie du département recherches, où travaillaient six personnes extérieures, en le fusionnant avec celui des études, dirigé par le commissaire divisionnaire Pierre-Antoine Mailfait.

"Les changements sont forts et vont dans le bon sens, celui d’une réflexion décloisonnée et de services rapprochés", affirme Christophe Soullez, de l’Observatoire national de la délinquance. "Pour le directeur, on est une bande de gauchistes fous, explique Christian Mouhana, du CNRS, qui a démissionné de l’institut à l’automne. Il y a une volonté claire de contrôler l’information et de faire de la communication, ce qui reflète bien les réticences de M. Sarkozy vis-à-vis des chercheurs travaillant sur la police."

Face au nouveau cap radical du directeur, les sociologues de la police, essentiellement du CNRS, se sentent visés. Les universitaires qui collaborent avec l’institut et sont membres du comité de rédaction des Cahiers de la sécurité, sa revue trimestrielle, ont même envisagé une démission collective. Ils comptent réclamer de M. Monzani une mise au point sur la nouvelle ligne éditoriale souhaitée. Ils y voient une réorientation idéologique.

La direction de l’école dénonce l’hermétisme de la revue. "Nous avons décidé que ce ne serait plus une revue de pures sciences sociales, mais qu’elle serait aussi ouverte à l’économie et au droit pour attirer un public plus large", explique M. Mailfait.

Cette ouverture passerait, selon le voeu de M. Monzani, par des contributions de chercheurs étrangers, une interview par numéro d’un parlementaire ou élu de terrain, ainsi que de la publicité.

Anne Wyvekens, également du CNRS, vient d’être remerciée des Cahiers de la sécurité, qu’elle dirigeait. Ancienne responsable de la recherche à l’Inhes, jusqu’en août 2005, elle jette un regard très critique sur l’évolution de la revue. "Ce qui s’y passe est un symptôme de l’étouffement de la recherche en matière de sécurité, affirme-t-elle. Ils ne veulent plus que des notes opérationnelles, rapides, sur des sujets concrets, "au service de l’action" comme ils disent."

Ce changement d’orientation de l’Inhes n’est qu’un premier pas, à en croire le ministre de l’intérieur lui-même.

Le 27 novembre, M. Sarkozy a souhaité "la création d’un grand institut de la sécurité nationale". Cette "grande agence de réflexion et de prospective" serait issue de la fusion de l’Inhes et de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Selon un proche de M. Sarkozy, les jours de M. Monzani à la tête de l’institut seraient déjà comptés : en cas de victoire électorale, il serait appelé à d’autres fonctions ; en cas de défaite, il serait probablement écarté.


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