dimanche 22 octobre 2017

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Li Li petite taupe industrielle ?

David Revault d’Allonnes, Liberation

lundi 9 mai 2005, sélectionné par Spyworld

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Présentée comme une Mata-Hari chinoise, la jeune étudiante soupçonnée d’espionnage et écrouée menait une vie banale, selon ses amis. Les enquêteurs tentent de reconstituer son parcours, jusqu’aux ordinateurs de Valeo. Li Li nie avoir volé des fichiers de l’entreprise française où elle était en stage.

Qi est Li Li ? Partout, dans son sillage, c’est la même question. Dans les couloirs de l’université de technologie de Compiègne (UTC), où, depuis trois ans, elle briguait son diplôme d’ingénieur. Chez l’équipementier automobile Valeo, qui l’accueillait en stage depuis février sur son site de recherche de La Verrière (Yvelines). A la division économique et financière du SRPJ de Versailles, qui, depuis quelques jours, plonge dans son parcours et son profil si lisses. Qui est Li Li ? La jeune Chinoise de 22 ans, interpellée mercredi 27 avril, est-elle juste « une fille simple à qui on ne faisait pas du tout attention », selon ses copains de l’école ? « Une étudiante banale, comme une autre », comme l’assure le personnel enseignant, emportée par la psychose commerciale que suscite la concurrence chinoise ? Ou la Mata Hari du XXIe siècle, version made in China et mondialisation sauvage, aguichante hypothèse à l’heure où la frénésie de l’intelligence économique gagne ministères et entreprises ? Xiao Liang, 23 ans, son ex-voisine de chambre au deuxième étage de la cité universitaire, n’y croit pas : « C’est complètement absurde, surréaliste. Elle n’en est pas capable. » Les magistrats de Versailles, eux, ont jugé le dossier suffisamment solide pour, à l’issue de sa garde à vue, mettre Li Li en examen pour « abus de confiance » et « accès frauduleux à un système informatique », et l’envoyer en détention préventive. Selon un policier, « les enjeux mis en évidence et les perspectives d’investigation étaient suffisamment inquiétants pour qu’il faille sortir cette personne du circuit ».

Sa trajectoire, en apparence, est limpide. Li Li est arrivée en France en février 2002. Quelques mois plus tôt, dans la ville de Wuhan, au centre de la Chine, où elle est née vingt ans plus tôt, elle a passé l’équivalent chinois du bac, puis le Gao Kao, l’examen d’entrée à l’université. Ses bons résultats lui ont valu d’être présélectionnée par la direction de son lycée. Après un entretien avec un représentant de l’UTC, elle est choisie par cette université française réputée. Comme les vingt-trois élèves chinois qui y étudient cette année. La filière chinoise est une tradition pour l’école, qui s’apprête même à inaugurer, en septembre, la première promotion d’une « université de technologie sino-européenne », à Shanghai. « Elle est entrée à l’UTC de façon tout à fait normale, en suivant le processus habituel, dans le cadre des accords signés avec de bons et très bons lycées chinois », explique Pierre Orsero, directeur de l’enseignement et de la pédagogie de l’UTC.

A l’issue d’une formation intensive de six mois en français, Li Li, visa étudiant en poche, atterrit à Compiègne. Elle n’a rien de la surdouée polyglotte initialement décrite par des sources judiciaires. « Sa scolarité est normale, elle est plutôt bonne en matières scientifiques, mais sans résultats exceptionnels, résume Pierre Orsero. Elle se classe dans la première moitié de sa promotion. » Elle se débrouille en français, s’y reprend à deux fois pour décrocher le niveau d’anglais minimal requis, s’initie sommairement à l’allemand. « Quelqu’un de sérieux, qui passe pas mal de temps à travailler », pour sa camarade Xiao Liang. Hors les cours, Li Li, selon ses amis, apprécie « la pop chinoise et les chansons d’amour », a des petits copains et aime bien danser et boire une bière à la soirée organisée par le bureau des étudiants, dans une boîte de Compiègne.

Un comportement anormal

Après deux ans de tronc commun, Li Li choisit sa spécialité : génie des systèmes mécaniques. A l’issue de deux semestres de spécialisation, elle part effectuer le stage conventionnel chez l’équipementier automobile Valeo. « Elle n’a pas explicitement demandé à aller chez Valeo, n’a pas fait le siège du service des stages depuis un an, poursuit Pierre Orsero. L’entreprise a décidé. » En février dernier, Li Li démarre son stage au site de La Verrière, au sein de la division « thermique habitacle », spécialisée dans les systèmes de climatisation. Un des rares marchés en croissance exponentielle dans le secteur de la pièce détachée, véritable vache à lait pour Valeo. Le sujet de son rapport de stage n’a rien de sensible, qui traite de l’utilisation de nouveaux logiciels de conception assistée par ordinateur. « C’est un sujet de méthodologie très général, qui porte davantage sur la formation à une méthode que sur un objet technique particulier, le dernier modèle de climatiseur, ou autre. Elle n’était pas impliquée dans un projet hypersensible lié à un client ou à un constructeur », rapporte un proche du dossier.

Tout roule donc chez Valeo pour Li Li. Jusqu’à ce que « certains comportements fassent tiquer son entourage professionnel », indique un salarié de l’équipementier. Le disque dur qu’elle transporte en permanence. « Des durées de travail sur des ordinateurs beaucoup trop longues par rapport au travail qu’elle remplissait », poursuit cette source. Et, surtout, la disparition de fichiers sur l’ordinateur qui lui a été affecté. Le mardi 26 avril, la société porte plainte au commissariat d’Elancourt. Le lendemain, à 10 h 05, Li Li est interpellée à son poste de travail, et placée en garde à vue. Très vite, un mail de Valeo arrive au service des stages et à la direction des relations industrielles de l’UTC. « Un coup de froid, rapporte un cadre de l’UTC. Ça ne nous a pas fait rire du tout. Valeo, c’est un gros client. » L’affaire fait désordre, d’autant que près de 30 % des diplômés de l’école se destinent en moyenne au secteur automobile. Et que l’UTC est « habitué à gérer les problématiques de confidentialité », poursuit ce cadre. Un haut responsable de la Défense gère la sécurité et le service informatique de l’école. Où il n’est pas rare que des soutenances de thèse soient classées confidentielles. Et où la direction, comme dans les autres écoles et universités stratégiques de France, transmet, à chaque rentrée, à la DST et à sa demande les signalements des étudiants étrangers. Comme celui de Li Li.

« Effacer pour gagner de la mémoire »

Dans le studio de Guyancourt, où elle vivait depuis février avec son petit ami, François, un étudiant français de la même université, trois disques durs ont été saisis. Et, sur l’un d’eux, des fichiers provenant de Valeo retrouvés. « Elle est venue chez Valeo avec un disque dur extérieur, y a enregistré des fichiers avec lesquels elle est repartie et a effacé des fichiers sur les disques de Valeo », explique un enquêteur. Li Li, elle, nie. « Elle dit que c’est une mauvaise manipulation, qu’elle avait effacé ces dossiers sur l’ordinateur pour gagner de la mémoire, poursuit ce policier. Et aussi qu’elle avait emporté les fichiers pour travailler chez elle et avancer son stage. » Mais, convoqué et interrogé, son petit ami dément qu’elle ait « jamais » travaillé à domicile. Concernant la clause de confidentialité, signée au début de son stage et lui interdisant de sortir des données de l’entreprise, elle assure qu’elle « ne l’a pas comprise ». « Un tas de déclarations qui laissent penser qu’elle a raconté des blagues », résume-t-on à la PJ de Versailles. Li Li joue-t-elle la comédie ? « Ce n’est pas quelqu’un de particulièrement fort, plaide son amie Xiao Ling. C’est une fille qui est capable de pleurer de temps en temps pour de petites histoires, parce qu’elle s’est disputée avec un ami. » Un portrait qui ne colle pas avec l’impression laissée à cet officier pendant la garde à vue : « Très gentille, très calme. Elle ne s’est pas énervée, n’a pas rouspété. »

Pour les enquêteurs, l’histoire ne tient pas debout. Li Li est déférée au parquet, placée sous mandat de dépôt. Une information judiciaire est ouverte, confiée au juge d’instruction Fouad Meslem. « Le fait qu’elle a transféré les données montre bien qu’elle a préparé son coup, indique-t-on au parquet de Versailles. Les fichiers détenus chez elles sont des fichiers sensibles et hautement confidentiels. » La section économique et financière de la PJ de Versailles est saisie du dossier. En revanche, la DST, pourtant le service compétent en la matière, n’aurait pas montré initialement un appétit dévorant. « Pour l’instant, l’affaire ne semble pas porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation », explique un policier spécialisé. Des fonctionnaires de ce service sont pourtant passés sur le campus, mercredi, pour interroger certains enseignants sur le « profil » de Li Li. Parallèlement, et alors que la question des importations de textile chinois déchaîne les industriels européens, l’affaire, fort opportunément, fuite... le jour même de la visite en France du ministre chinois du Commerce, Bo Xilai, qui la juge « regrettable »... Dommage collatéral : c’est également le jour de l’assemblée générale des actionnaires de Valeo. A la sortie de laquelle Thierry Morin, le PDG, tente de calmer le jeu. Réfute le « terme d’espionnage industriel ». Et jure n’avoir « pas connaissance » que les données soient « à haut risque ». C’est que pour Valeo, qui travaille pour nombre de constructeurs sur des projets à deux ou trois ans, et qui est donc tenu de conserver des plans secrets, l’affaire fait mauvais genre.

Un cadre de Valeo en est persuadé : « Il semble évident que cette jeune femme a agi pour capturer de l’info industrielle sur les véhicules à venir. » Un policier spécialisé précise : « On ne peut écarter la possibilité que des industries chinoises l’aient mandatée, mais il n’y a pas forcément un concurrent derrière cette affaire. Elle a pu s’emparer de ces données à des fins personnelles, pour les conserver ou les revendre plus tard, en Chine. » Un pays où Valeo, depuis son arrivée en 1994 dans le sillage de PSA Peugeot-Citroën, a monté un business d’envergure, avec neuf joint-ventures industriels et un premier centre chinois de recherche et développement, ouvert en 2004 à Wuhan, la ville de Li Li.

Au pays de la contrefaçon

La Chine est un théâtre d’opérations où la contrefaçon atteint des proportions ahurissantes. Phares, disques d’embrayage, régulateurs-alternateurs et autres pièces Valeo copiées sont expédiées sur les marchés d’Afrique noire et du Maghreb, privant l’équipementier de parts de marché encore très juteuses. L’industriel doit développer hologrammes de sécurité et stickers, tout aussi rapidement copiés. Valeo forme des douaniers européens et chinois aux subtilités d’une contrefaçon toujours plus performante. Et organise régulièrement des « raids » à coups de milliers de dollars, véritables opérations commandos où cabinets d’investigation, avocats et détectives locaux tentent de remonter les filières. Avant de débarquer avec la police ou les douanes chinoises pour saisir les stocks, comme lors de cette opération effectuée en juillet dernier dans un atelier Yuhuan Valeo Clutch (1), une marque de contrefaçon repérée... en plein Salon de l’auto de Pékin !

Les activités industrielles de la province de Li Li, une des régions phares de l’automobile chinoise, où elle retournait en vacances, constituent-elles une piste crédible ? « L’hypothèse est séduisante, indique-t-on à la PJ de Versailles. Encore faut-il arriver à le démontrer. » Les enquêteurs épluchent ordinateurs, finances, appels téléphoniques, e-mails et relations de la jeune femme, qui devrait être prochainement entendue par le magistrat instructeur. Li Li devait revenir à l’UTC à l’issue de son stage, en juillet, pour une dernière année d’études. Depuis dix jours, elle dort à la maison d’arrêt des femmes de Versailles.

(1) « Embrayages Valeo du Yuhuan ».


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