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Une “taupe” israélienne au Pentagone

Ryadh Fékih, realites.com.tn

lundi 16 mai 2005, sélectionné par Spyworld

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Les Etats-Unis et Israël sont des alliés très proches.

La politique étrangère américaine est même souvent dictée par l’impératif de défense de la sécurité - et des intérêts stratégiques - de l’Etat hébreu. A telle enseigne que le vote de Washington à l’Assemblée générale des Nations Unies est, la plupart du temps, favorable à Tel Aviv, notamment sur les questions relatives au conflit du Proche-Orient.

Les rares résolutions onusiennes condamnant les agressions israéliennes contre ses voisins arabes ont toutes essuyé un veto américain. Israël est, par ailleurs, le premier bénéficiaire de l’aide militaire américaine, qui s’élève à 2,2 milliards de dollars.

Cette “bienveillance” américaine est cependant mal récompensée en retour. Elle n’empêche pas, en tout cas, ce “petit pays de merde”, selon les mots peu ragoûtants d’un diplomate français, “arrogant et sûr de lui” (Charles de Gaulle dixit), de tenir les Etats-Unis en suspicion, au point de vouloir toujours les espionner et infiltrer leurs services secrets. En témoignent les nombreuses affaires qui ont mis en lumière l’implication de hauts fonctionnaires américains dans des actions d’espionnage au profil d’Israël.

La dernière en date a été dévoilée, le 3 mai, par le département de la Justice américain, qui a annoncé, dans un communiqué officiel, qu’un expert de haut niveau du département de la Défense a été arrêté pour avoir révélé à deux membres d’un groupe de lobbying pro-israélien des informations “ultra-secrètes” sur des attaques potentielles contre les forces américaines en Irak. De quoi s’agit-il exactement ?

Lawrence d’Israël

Lawrence Franklin, 58 ans, habitant Kearneysville, Virginie occidentale, était un analyste en charge du dossier de l’Iran dans les services du secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. “Desk officer” - l’équivalent d’un sous-directeur dans notre administration - au Bureau du Proche-Orient et de l’Asie du Sud, il travaillait avec William Luti, sous-secrétaire adjoint à la Défense pour cette région du monde, l’un des artisans de l’intervention en Irak. Il relevait donc directement du sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, Douglas Feith. Ce dernier, l’un des néo-conservateurs de l’équipe de Paul Wolfowitz, alors numéro deux du Pentagone, travaillait sur des questions politiques sensibles, y compris les relations avec l’Irak et l’Iran. Il était aussi connu pour avoir des liens étroits avec Israël.

Au cours d’un déjeuner, le 26 juin 2003, dans un restaurant d’Arlington (dans l’Etat de Virginie), près de Washington, ce haut fonctionnaire aurait transmis des informations classées “top secret” sur de possibles attaques contre les forces américaines en Irak à deux membres de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), le principal groupe d’influence pro-israélien de Washington, en leur spécifiant qu’elles étaient “ultra-confidentielles” et en leur demandant de “ne pas les utiliser”.

L’honorable haut fonctionnaire américain, devenu agent au service d’Israël, aurait transmis, au total, 83 documents, dont 38 classés “top-secrets” et 37 “secrets”, à un responsable étranger et à plusieurs journalistes, dont les noms n’ont pas été divulgués. Une fouille de son domicile a permis aux enquêteurs de retrouver un document confidentiel datant de juin 2003 qui aurait été diffusé par ses soins. Dès le 30 juin 2003, lors d’un entretien avec des agents du FBI, Franklin avait admis avoir transmis des informations à des personnes rencontrées dans le restaurant en question. Il s’était d’ailleurs livré lui-même à la police fédérale (FBI) après le dépôt d’une plainte à son encontre.

Les autorités américaines cherchent maintenant à savoir si des documents confidentiels ont pu être transmis au gouvernement israélien par le biais de l’AIPEC. Laquelle s’est séparée, le mois dernier, de son directeur politique, Steve Rosen, et de l’un de ses importants experts, Keith Weissman. On ne sait pas si cette décision a un lien avec “l’affaire Franklin”, mais les deux hommes ont démenti avoir demandé, reçu et transmis des informations confidentielles.

L’affaire a été ébruitée, le 27 août dernier, par un responsable de l’ordre public à Washington, la chaîne de télévision CBS. Le responsable avait alors annoncé que le FBI (la police fédérale des Etats-Unis) menait “une enquête sur un membre du Pentagone soupçonné d’espionnage au profit d’Israël”. La personne soupçonnée, qui était placée sous surveillance depuis près d’un an, aurait transmis des “éléments relatifs à des délibérations secrètes sur l’Iran tenues à la Maison Blanche”, dont un projet de directive présidentielle, à des membres du lobby américain pro-israélien, qui les auraient, à leur tour, données au gouvernement israélien.

En compagnie d’un autre émissaire du Pentagone, le fonctionnaire soupçonné avait secrètement rencontré, en décembre 2001, des dissidents iraniens, parmi lesquels figurait Manucher Ghorbanifar, un marchand d’armes expatrié impliqué dans l’Irangate au cours les années 1980. L’objectif de cette réunion - obtenir des informations sur des groupes terroristes - n’avait, selon le ministère américain de la Défense, pas été atteint.

Réagissant aussitôt à ces révélations, ce dernier a assuré que l’espion potentiel “n’était pas en position d’avoir une influence significative sur la politique américaine”. “Une puissance étrangère n’aurait pas non plus été en mesure d’influencer la politique américaine par l’intermédiaire de cet individu”, a-t-il ajouté dans un communiqué.

Un porte-parole de l’ambassade d’Israël à Washington a, de son côté, “démenti catégoriquement ces allégations”, qualifiées de “fausses et offensantes”. L’AIPAC s’est empressé, lui aussi, de démentir toute implication dans cette affaire, affirmant qu’il respectait les lois américaines. “Toutes les allégations à propos d’une conduite criminelle de l’organisation ou de ses employés sont fausses et dénuées de fondement”, a indiqué l’organisation dans un communiqué rendu public le 29 août. “Nous prenons nos responsabilités de citoyens américains sérieusement. Nous n’excuserions ni ne tolérerions une violation de la loi américaine ou des intérêts américains. Nous coopérons avec les autorités gouvernementales et nous continuerons”, a poursuivi le communiqué.

“Gros poisson” ou “petit idiot” ?

“Nous n’avons rien à voir avec ces allégations d’espionnage. Il s’agit d’une affaire intérieure aux Etats-Unis, qui est d’ailleurs en train de se dégonfler”, a affirmé à l’AFP, le même jour, un porte-parole du Premier ministre Ariel Sharon, sous condition d’anonymat. “Israël n’a pas utilisé d’agent pour espionner les Etats-Unis, car ce pays est son meilleur allié”, a-t-il assuré.

“Après la crise de l’affaire Pollard, il y a vingt ans, la décision a été prise de ne pas espionner le gouvernement américain et ses subsidiaires, et je suis confiant que c’est le cas”, a cru devoir expliquer Youval Steinitz, président de la Commission de la Défense et des Affaires étrangères de la Knesset (Parlement israélien). Le député Ehoud Yatom, membre de la sous-commission de la Knesset chargée de superviser les activités des services de renseignements, a affirmé, de son côté, à la radio de l’armée israélienne, n’avoir jamais entendu parler du responsable du Pentagone impliqué dans cette affaire, dont le nom avait été, entre temps, divulgué. “Israël n’a pas besoin d’avoir recours à de tels agents”, avait-il dit. “Il y a des relations très ouvertes entre l’AIPAC et l’administration américaine, et il se peut qu’il y ait eu un quelconque impair et que l’AIPAC ait transmis de sa propre initiative un document ou un autre, mais cela n’a rien à voir avec nos services de renseignements”, a-t-il ajouté. Ce qui était, dans sa bouche, (presque) un aveu. L’ancien ambassadeur d’Israël à Washington, Itamar Rabinowitch, a renchéri, en déclarant sur les ondes de la radio, que “cette affaire est liée aux prochaines élections présidentielles américaines [remportées par Bush en novembre dernier] et à la polémique sur la guerre en Irak”. “Des politiciens antisémites américains sont persuadés que la guerre en Irak a été déclenchée pour servir les intérêts d’Israël”, avait-il expliqué. Et d’ajouter, en se glissant subrepticement dans la peau de la victime : “Notre influence aux Etats-Unis relève du mythe (...) Mais il est clair que cette affaire va nuire aux Juifs américains”. Les pauvres !

Des responsables israéliens cités par le quotidien hébreu Haaretz ont admis cependant que le haut fonctionnaire américain entretenait “des relations de travail avec des diplomates israéliens à Washington, sans toutefois que ces rapports aient jamais franchi la limite de ce qui est permis”.

L’hypothèse la plus originale a été celle avancée par Alon Pinkas, ancien consul général d’Israël à New York. “Il est possible qu’un débile ait cru bon de sa propre initiative de transmettre tel ou tel document à un deuxième débile, qui l’aurait lui-même remis à un troisième idiot”, a dit le diplomate. Et d’ajouter : “En tout cas je peux assurer que la coopération entre Israël et les Etats-Unis à propos de l’Iran, à laquelle j’ai été associé en partie, se situe à un niveau beaucoup plus élevé que celui d’un chef de desk auprès d’un sous-secrétaire d’Etat à la Défense”. Faut-il comprendre que le “poisson” n’était pas assez gros pour qu’Israël se donne la peine de courir à son secours ?

Les responsables israéliens, on le sait, sont des gens honnêtes et au-dessus de tout soupçon. On doit donc toujours les croire sur parole. Seulement voilà : leurs démentis et dénégations, aussi tortueux que confus, ne semblent pas avoir emporté la conviction des enquêteurs américains. Ces derniers, qui tiennent un dossier sérieux, se rappellent aussi de l’affaire Jonathan Pollard, l’analyste des services de renseignements de la marine américaine, qui a été condamné, en 1987, à la prison à perpétuité pour avoir transmis à Israël des milliers de documents “top secret” sur les pays arabes (voir encadré). A l’époque aussi, les responsables israéliens avaient tout nié avant d’admettre que cet agent arrêté à l’entrée de l’ambassade d’Israël à Washington était bel et bien un espion et qu’il avait longtemps travaillé pour eux. Ils essayent d’ailleurs aujourd’hui d’obtenir sa libération.

Selon un proche de l’enquête, cité par le Los Angeles Times du 29 août, Franklin “n’est pas un espion mais un idiot”, ne connaissant pas le degré de “secret” de ses révélations. De fait, habitué aux contacts avec des responsables sécuritaires israéliens, ce colonel de réserve de l’armée de l’air avait servi pour de courtes périodes à l’ambassade américaine à Tel-Aviv.

Le délit qui lui est reproché aujourd’hui - “transmission d’informations classées défense nationale à une ou plusieurs personnes non autorisées à les recevoir”, notamment un responsable étranger et des journalistes -, pourrait lui coûter jusqu’à dix ans de prison. Et ce ne serait pas très chèrement payé. Car, en 1986, l’ancien officier de renseignement de la marine américaine, Pollard, avait été condamné à la prison à vie pour (presque) le même délit.

Bien que le nom d’Israël ne soit pas évoqué jusqu’à présent par la justice américaine, le scandale de la “taupe du Pentagone” a de quoi embarrasser les Israéliens, d’autant qu’une ère du soupçon commence à s’installer entre Washington et Tel Aviv. Hasard du calendrier : Sharon doit en principe, à la fin du mois, participer à une réunion de l’Aipac à New York. Il lui sera difficile d’ignorer cette question. Et plus difficile encore de dissiper les soupçons de ses hôtes. D’autant que les relations entre les deux pays ont connu dernièrement quelques remous à cause des ventes d’armes israéliennes à la Chine.

Ainsi, en 2000, Israël a dû céder aux Américains en annulant la vente à la Chine de deux avions Falcon construits à partir d’un Ilyouchine-76 russe couplé avec un système radar d’alerte ultrasophistiqué Awacs. Cette décision lui a coûté 350 millions de dollars d’indemnités versés à Pékin. A l’époque les Américains s’étaient opposés à ce contrat, faisant valoir que ces appareils constitueraient une menace pour la sécurité de leurs navires de guerre si ceux-ci étaient amenés à défendre Taïwan.

Plus récemment, les Américains ont mis leur veto à la modernisation de drones, des avions sans pilote, spécialisés dans les missions de renseignements, fournis par l’Etat hébreu à Pékin, tout en laissant entendre que les Israéliens ont tenté de les tromper. En guise de rétorsion, ils ont gelé récemment le transfert de haute technologie aux Israéliens et exclu l’Etat hébreu d’un projet d’avion de combat du futur.

Peut-on s’attendre à la reprise des pressions américaines sur Israël en faveur d’une reprise du processus de paix sur la base de la “feuille de route” du Quartette (Etats-Unis, Union Européenne, Nations Unies et Russie), dernier plan de paix en date ? On peut l’espérer, mais sans se faire trop d’illusion.


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